CHAPITRE II

LA REGULATION DU MARCHE INTERNATIONAL DU CAFE :

UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE.

 

 

Le marché international du café présente la particularité d'avoir été, pendant plus de vingt-cinq ans (de 1962 à 1989), régulé par un accord international entre la majorité des pays producteurs et des pays consommateurs. Cet accord assure le contrôle de l'offre grâce à un système de contingentement des exportations et soutient ainsi les cours du café au dessus d'un niveau plancher, dans un contexte de surproduction. En ce sens, il représente un modèle de régulation non-concurrentielle du marché. L'accord s'instaure parce qu'il est, à un moment déterminé, le résultat d'un consensus entre les acteurs engagés dans la production, l'exportation, et la transformation du café : il assure aux consommateurs un approvisionnement suffisant et régulier et aux producteurs des débouchés et des prix rémunérateurs. Un autre facteur de poids favorise la signature de l'accord : dans la période de l'après-guerre mondiale, les Etats producteurs se constituent en acteurs économiques et contrôlent leur secteur d'exportation. L'accord résulte d'une coopération entre les pays producteurs, engagés dans des politiques économiques homogènes.

L'accord est suspendu lorsque le consensus entre producteurs et consommateurs n'existe plus et que le coopération entre pays producteurs fait place à la concurrence. Les dysfonctionnements du modèle en marquent les limites et le condamnent à disparaître dans un contexte général de libéralisation des échanges. Dans un même temps, les Etats producteurs sont engagés dans un processus de privatisation des offices publics du café, dans le cadre des politiques d'ajustement structurel qui leur sont imposées par les organismes financiers internationaux (FMI, Banque Mondiale).

L'existence d'un marché régulé a contribué à la configuration de la filière et a déterminé les stratégies respectives de ses divers acteurs. Les bouleversements que connaît le marché du café suite à la disparition de l'accord entraînent une réorganisation de toute la filière internationale et la modification de ces stratégies. A partir de leur contrôle sur le secteur d'exportation du café, les Etats des pays producteurs avaient centralisé l'offre, déplaçant les grandes maisons internationales de négoce qui organisaient les échanges et constituaient les acteurs dominants de la filière au début du siècle. Suite à la suspension de l'Accord et au désengagement des Etats, les négociants tendent à réapparaître sur les devants de la scène caféière. Le secteur du commerce international se concentre : l'effondrement des prix qui suit la suspension du système de quotas entraîne des faillites spectaculaires. Le marché à terme devient le centre de fixation des cours internationaux. Le pôle dominant de la filière est constitué par les géants de l'agro-alimentaire qui transforment le café dans les pays consommateurs.

L'Accord International attribuait les quotas d'exportation en fonction des volumes de café produits par chaque pays, ce qui a encouragé la surproduction et n'a pas stimulé la recherche de qualité. La suppression des quotas et le retour de la régulation concurrentielle met la question de la qualité au premier plan de l'agenda de la profession caféière.

Face à ces changements majeurs sur maché international et dans les pays exportateurs, les organisations de petits producteurs doivent trouver leur voie d'insertion sur le marché.

Le chapitre présent étudie comment l'Accord International du Café (AIC) s'est mis en place, comment il a fonctionné et pourquoi il s'est effrité ; quelles en ont été les implications sur la filière du café et quelles sont les conséquences de l'actuelle libéralisation du marché.

 

 

 

1. La formation d'un consensus : les antécédents de l'Accord International

 

Le café se produit en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. La demande se concentre dans les pays de l'OCDE. Ceux-ci représentaient 100% des importations mondiales au début du siècle, 95% dans les années trente et 85% à la fin des années soixante (Daviron 1990:655). Les Etats-Unis, l'Europe et le Japon concentrent encore plus de 85% des importations au début des années 1990 (Daviron 1993:annexe 22). Les Etats-Unis et la Communauté Européenne représentent à eux seuls 31% et 51% respectivement de la consommation mondiale ( Romero et Hansen 1992:28). Le café consommé dans les pays producteurs est en général d'une qualité inférieure et non exportable.

1.1. Fin du XIXème et début du XXème siècle : les maisons de négoce occidentales.

 

Les premiers agents à avoir, vers la fin du XIXème siècle et début du XXème, "acheminé" le café de sa source vers les consommateurs, sont les maisons de commerce ou grands négociants occidentaux.

Ces firmes de négoce sont, à l'époque, les seuls acteurs économiques internationaux et constituent l'interface entre une masse des producteurs dispersés et les multiples maisons de torréfactions dans les pays consommateurs, c'est-à-dire entre une offre fragmentée et une demande atomistique (Daviron 1994).

Le Brésil émerge dès le milieu du XIXème siècle comme premier producteur mondial de café, grâce à l'avancée de la colonisation et la création de grandes plantations dans l'Etat de Sao Paolo. En trente ans, le pays double sa production. Au début de ce siècle, le Brésil fournit 75% de la production mondiale de café dont la moitié par l'Etat de Sao Paulo. A partir de ce moment, les fluctuations des prix mondiaux seront liées aux aléas climatiques de la production brésilienne (gelées, au Sao Paulo et Parana, sécheresses, plus au Nord).

Quelques firmes allemandes (Th. Wille, Carl Hellwig...), anglaises (Naumann, Johnson...) et nord-américaines (Arbuckle, Hard Rand) dominent l'exportation : la plus importante, la "Theodor Wille & Co", de Hambourg, en concentre 18.5%, ce qui représente 13.5% des échanges mondiaux ; les cinq premières firmes contrôlent 53% des exportations brésiliennes (39.75% des exportations mondiales); les dix premières, 71% (53.25%). Les 19 sociétés brésiliennes existantes exportent seulement 6.6% du café produit dans le pays (Daviron 1993:49-50). Le contrôle des stocks permet aux maisons de négoce d'influencer les prix internationaux et les prix sur le marché de consommation aux Etats-Unis (Idem:50-51).

En Amérique Centrale, les maisons de commerce sont bien souvent à l'origine des plantations de café. Au Guatemala, en 1885, et comme résultat d'une politique libérale, les négociants étrangers contrôlent 83,5% du commerce d'importation. Ces commerçants, spécialement les allemands, se "ruralisent" et investissent une partie de leurs bénéfices dans les plantations de café. Ils en sont aussi les exportateurs. Soutenus par des maisons de commerce allemandes, ils s'érigent en secteur dominant de l'économie guatémaltèque et consolident leur suprématie politique, au détriment de la formation d'une bourgeoisie nationale (Castellanos Cambranes 1985:164-167; de Suremain 1994:335). Le même processus a lieu au Nicaragua (Craipeau 1994:275) et au Salvador (Pelupessy 1994b:293).

La culture du café s'étend, depuis cette région, vers le Soconusco, au Mexique. Là aussi, la politique libérale favorise la colonisation des terres vierges par des colons et investisseurs étrangers venus des Etats-Unis et d'Europe. De nouveau, ce sont les allemands qui contribuent le plus à son développement, investissent capitaux et technologie et contrôlent l'exportation. Ils arrivent dans les années 1870 et 1880, directement d'Allemagne ou en provenance du Guatemala, où ils possèdent déjà des "fincas". Ils investissent les capitaux de maisons d'importation de Hambourg, Bremen ou Lübeck, qui cherchent un plus grand contrôle de leur approvisionnement en monopolisant l'exportation du café de leurs associés planteurs. Parmi ces firmes, se trouvent Nöttebohm, Köningsberg, Schröder, de Hambourg, Melchers de Bremen et Wölhler Bartning, établies à Mazatlán sur la côte Pacifique du Mexique et les frères Oetling établis à Manzanillo (Spenser 1988:70-75 ; Renard 1993b:21-23).

Avec le temps, les associés deviennent indépendants et achètent leurs propres plantations. Peu à peu, ils prennent la nationalité mexicaine, même s'ils continuent à former un groupe assez fermé. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, ils garderont une relation commerciale privilégiée avec l'Allemagne.

Dans l'autre région caféière importante du Mexique, la région de Xalapa-Coatepec, le négoce de l'exportation durant le Porfiriat est partagé entre un groupe de familles d'émigrés espagnols (et libanais) et des maisons nord-américaines et allemandes. La révolution (1910-1920) marquera le départ des capitaux étrangers et la consolidation du groupe d'émigrés, maintenant nationalisés, connu comme le groupe Xalapa (Beaumond 1984:16). La situation diffère du Soconusco où la révolution n'affecta que très peu le négoce de la caféiculture ; il faudra y attendre les années 1930 pour voir une réforme agraire qui créera un secteur de petits producteurs paysans. La réforme agraire obligera les latifundistes à intensifier la production de café dans leurs plantations. Ils continueront, par ailleurs, à être les exportateurs du café produits par les paysans (Renard 1993b:57-77).

Bientôt cependant, les producteurs des principaux pays exportateurs vont s'organiser pour disputer l'hégémonie et les bénéfices de l'exportation du café.

 

1.2. La défense des producteurs : 1906-1939.

1.2.1. Brésil : les politiques de valorisation.

Suite au "boom" de la production brésilienne de la fin du XIXème siécle, les prix internationaux s'effondrent. Jusqu'alors, les dépréciations des cours du café avaient été compensées par une politique de dévaluation de la monnaie brésilienne, mise en place par des gouvernements dominés par les grands propriétaires terriens paolistes. A la fin du XIXème siècle, le gouvernement abandonne cette politique. Les intérêts des caféiculteurs se tournent alors vers l'intervention sur les marchés (Daviron 1993:93). En 1906, l'Etat de Sao Paolo, représentant les intérêts du secteur caféier, décide de mettre en place une politique de valorisation du café. Pour ce faire, il a recours au financement d'un consortium de maisons de négoce européennes (Th. Wille et Ziegler, de Hambourg, Bunge & Co. d'Anvers, quatre maisons du Havre...) et nord-américaines (Arbuckle Brother et Crossman & Sielcken de New-York), et de banques des pays importateurs. La politique consiste à acheter et stocker les excédents de café dans les ports des pays importateurs lorsque les cours sont bas pour les liquider lorsque les cotations sont favorables. L'expérience, qui marque le premier effort d'un pays producteur pour contrôler l'offre, est un succès et se répète en 1917 et 1920. La gestion des stocks, et donc le pouvoir sur le marché, se trouve cependant entre les mains des représentants des firmes et des banques. (Idem:60-62; 1990:661).

L'Etat de Sao Paolo reprend la politique de soutient des cours à partir de 1924. A la différence des expériences antérieures, le stockage des excédents se fait cette fois à l'intérieur du pays et non plus dans les ports européens et nord-américains. Le Brésil acquiert ainsi la maîtrise de ses exportations. Etant donné la taille de sa production, il a le pouvoir réel de réguler l'offre et d'infléchir les prix internationaux. Il s'agit là du premier contrepoids au pouvoir des maisons commerciales. Le Brésil adopte alors la stratégie d'offreur résiduel, c'est-à-dire, qu'il exporte la quantité de café équivalente à la différence entre la demande mondiale et les exportations des autres pays producteurs (Daviron 1993:65). Grâce à cette politique, les prix demeurent relativement stables (autour de 20 cents/livre) entre 1924 et 1929, ce qui stimule la production. Les énormes récoltes de 1929 et 1930 font monter les exigences financières pour la création des stocks. Les capacités monétaires de l'Etat de Sao Paolo sont dépassées. Le contrôle du marché passe alors aux mains du gouvernement fédéral brésilien. Les excédents continuent cependant à s'accumuler : en 1929, le Brésil détient près de la moitié des livraisons mondiales moyennes. Cette situation l'amène à assumer une politique radicale, l'interdiction de planter des nouveaux caféiers et la destruction massive de grandes quantités de café (Mwandha et al. 1985:70). Entre 1931 et 1940, 78 millions de sacs sont ainsi brûlés ou jetés à la mer, ce qui représente l'équivalent de trois années de consommation mondiale (Daviron 1993:74).

Le résultat principal de la politique brésilienne de soutien des prix est l'augmentation des plantations chez ses concurrents, les autres pays producteurs d'arabicas, la Colombie entre autres. Le Brésil assume, seul, le poids de l'intervention dont les autres pays sont les bénéficiaires. Par ailleurs, les pays européens implantent à cette même époque la culture du café dans leurs colonies africaines, afin de rompre le monopole de l'Amérique Latine (Renard 1993a:25). En conséquence, le Brésil perd une partie de ses marchés extérieurs et sa situation de quasi monopole : sa part dans les exportations mondiales passe de 75% au début du siècle, à 62% en 1929 et à 50% en 1937 (Daviron 1993:68, 75).

 

1.2.2. Colombie : la FEDECAFE

La Colombie émerge comme second exportateur mondial à partir des années 1910, grâce à la relative stabilité des prix assurée par le Brésil. A la différence des "fazendas" brésiliennes, la caféiculture colombienne est constituée essentiellement de petites et moyennes exploitations paysannes. Le pays exporte initialement son café par l'intermédiaire de firmes nationales qui travaillent parfois avec des financements de maisons allemandes et américaines. A la suite de la crise économique de 1929, les firmes colombiennes sont déplacées par des maisons de négoce étrangères qui pénètrent le marché. La politique de rétention mise en place par les brésiliens ne permet pas à ces dernières d'exporter suffisamment de café de ce pays et elles cherchent donc à diversifier leurs sources d'approvisionnement. Ces firmes (W.R.Grace & Co., American Coffee Corp., Hard Rand Inc., Steinwender Stoffregen Corp. Breur Moller & Co. entres autres) contrôlent un peu moins de 40% des exportations du pays dans la période qui précède la seconde guerre mondiale, quand la Colombie exporte 15% du café sur les marchés internationaux (Daviron 1993:81-83).

En Colombie, la défense des producteurs prend la forme d'une stratégie corporatiste. En 1927, et à l'initiative des producteurs et des exportateurs, naît la Federación Nacional de Cafeteros, FEDECAFE, qui regroupe plusieurs sociétés de caféiculteurs déjà existantes. Dès sa fondation, la Fédération se constitue comme une organisation nettement professionnelle, de caractère privé et indépendante de l'Etat. Sa fonction est de promouvoir, développer et défendre la caféiculture colombienne. Pour ce faire, elle agit sur deux fronts : sur le plan interne, son premier objectif est l'amélioration de la qualité du café colombien afin de pouvoir offrir un produit homogène sur les marchés internationaux. Elle crée une structure d'appui aux producteurs organisés en comités municipaux, départementaux et nationaux pour leur procurer assistance technique et crédits. Elle établit une structure commerciale pour concurrencer les maisons de négoce étrangères : son but est de donner aux producteurs la garantie d'achat et une rémunération stable. A l'extérieur, elle entreprend dès 1928 une campagne de promotion dans plusieurs capitales européennes où elle ouvre des bureaux. Pour se financer, elle demande et reçoit du gouvernement colombien la prérogative de gérer les fonds publics provenant de la taxe sur les exportations de café. (Chalarca 1995; Errazuriz 1993:246-247; Daviron 1993:87).

Dès le début des années 1930, le Brésil cherche à faire partager le poids de la défense des prix du café et de la régulation du marché à ses compétiteurs, spécialement la Colombie. En vain. En 1936 et 1937, ont lieu la première et la seconde Conférences Panaméricaines du Café à Bogota et à La Havane respectivement. Une éphémère colaboration de la Colombie pour la création de stocks et pour la fixation des prix des cafés se solde par un échec, ce pays ne respectant pas ses engagements (Daviron 1993:90-92). En conséquence, le Brésil abandonne sa politique de soutien des cours en 1937 et libère les exportations de café. Le résultat est un effondrement des prix mais un regain des parts de marché brésiliennes : ses exportations passent de 12 millions de sacs en 1937 à 17 millions de sacs deux ans plus tard (Renard 1993a:26).

1.3. La seconde guerre mondiale : une première organisation des échanges.

La guerre mondiale marque un tournant dans l'histoire de la caféiculture, avec la disparition des firmes allemandes, la perte de contrôle du Brésil sur le marché et la première expérience de coopération et de régulation internationales, sous l'hégémonie des Etats-Unis.

D'un côté, les capitaux allemands sont mis sous contrôle aux Etats-Unis et au Mexique. Dans ce pays, 66 plantations du Soconusco, propriétés d'allemands, sont confisquées par le gouvernement. D'autre part, la fermeture des voies commerciales et des marchés européens qui représentent 40% de la demande mondiale, laisse les Etats-Unis comme unique acheteur des exportations de café latino-américain. Les prix risquent de tomber à des niveaux encore plus bas. Sa position de monopsone amène les Etats-Unis à organiser les échanges.

En 1940, est signé l'Accord Interaméricain du Café entre 14 pays producteurs d'Amérique Latine et les Etats-Unis. Il s'agit là du premier accord international sur le café et il inclut le premier pays consommateur qui représente alors 80% des importations mondiales. Son marché est en pleine expansion, grâce à l'augmentation du pouvoir d'achat de ses habitants. L'accord partage le marché des Etats-Unis entre les producteurs grâce à des quotas qui leur sont assignés (le quota du Brésil représente plus de 50% du total). Il garantit donc un marché aux pays exportateurs et un approvisionnement stable aux Etats-Unis. Ceux-ci détiennent un tiers des votes au sein du groupe, ce qui leur assure une ample majorité. Ils déterminent aussi les prix : dans les mois qui suivent la mise en place de l'Accord, les cours réagissent à la hausse. Cependant, à la suite de l'entrée en guerre des Etats-Unis, un an après la signature de l'accord et dans le cadre de l'économie de guerre, une révision de ses clauses s'accompagne du gel des prix d'importation du café. L'effet positif des prix pour les pays producteurs se voit aussi neutralisé à cause des niveaux d'inflation qu'ils connaissaient dans ces années là (Mwandha et al. 1985:72-73; Daviron 1993:102-106).

 

La perte d'hégémonie des maisons de négoce amorcée dans les années 1920 et 1930 s'accentue dans l'après-guerre. Ce déclin s'explique par l'apparition d'autres unités économiques à l'échelle internationale. Du côté de l'offre, les Etats des pays producteurs se constituent en acteurs et interviennent activement, afin de centraliser et de contrôler la vente de café sur les marchés internationaux. Ils cherchent à canaliser les ressources financières obtenues par l'exportation de café vers le développement national. Ils se coordinent pour établir des mécanismes conjoints afin de freiner la chute des prix provoquée par la surproduction du café. La convergence d'intérêts avec les pays consommateurs et les entreprises multinationales de la torréfaction débouchera sur la signature des Accords Internationaux du Café qui, malgré quelques interruptions, régiront le marché international de 1962 à 1989.

Du côté de la demande, on assiste à une inversion des rapports de force entre les maisons de négoce et les firmes de torréfaction (Daviron 1994). Ces dernières connaissent jusqu'à nos jours un processus de forte concentration et oligopolisation à l'échelle mondiale.

 

1.4. Les interventions étatiques dans l'après-guerre.

1.4.1 Déficit et surproduction.

Les années de l'après-guerre sont les seules de toute l'histoire du café pendant lesquelles l'offre est inférieure à la demande. Celle-ci connaît une croissance énorme, stimulée par la reconstruction et la récupération économique européenne, la forte augmentation du niveau de vie de sa population et par l'augmentation de la consommation aux Etats-Unis. En 1949, les importations nord-américaines sont de 60% supérieures à celles d'avant-guerre. Le contrôle des prix et les quotas à l'exportation de l'Accord Interaméricain sont suspendus en 1946. (Mwandha et al. 1985:74).

Au contraire, la production a diminué au cours de ces années, et cela pour diverses raisons : les conséquences de la crise des années trente, la décision brésilienne d'interdire la plantation de nouveaux caféiers et la destruction massive de la production ont découragé les producteurs de ce pays. Sa moyenne de production qui, de 1928 à 1934 était de 24 millions de sacs annuels est descendue à 14 millions de sacs en 1945-46. La part de marché occupée par le Brésil n'est plus que de 42% au milieu des années cinquante, tandis que celle des autres pays d'Amérique Latine atteint 32% et celle d'Afrique, 21% (Mwandha et al. 1993:73). La lente récupération de la production et quelques mauvaises récoltes dans les années quarante, accentuent en outre le déficit. Il est compensé en un premier temps par la disponibilité des stocks accumulés au Brésil, mais quand ces réserves diminuent, le déséquilibre entre l'offre et la demande s'accentue. Comme résultat, les prix augmentent jusqu'en 1954, stimulés en outre par la guerre de Corée et les niveaux d'inflation élevés au cours de ces années (Idem: 74-77; Daviron 1993: 107-111; Renard 1993a: 27).

Au milieu des années 1950, la tendance s'inverse. L'offre s'accroît de façon rapide, exponentielle : les jeunes plantations entrent en production. La demande, pour sa part tend à se contracter. Les consommateurs nord-américains organisent en 1954 un boycott du café dont ils jugent le prix trop élevé. Une fois encore, le "boom" de la production de café est surtout brésilien : grâce à l'ouverture de nouveaux fronts pionniers, la production y monte à 44 millions de sacs en 1959. Mais il provient aussi du développement de la caféiculture africaine implantée dans les années trente par les puissances coloniales et qui connaît une croissance de 142% entre 1950-52 et 1958-60, quand elle occupe 23% de la production mondiale. La production des autres pays latino-américains croît aussi, même si de manière plus modérée, à un taux de 50% sur la même période (Daviron 1993: 114-116).

A partir de ce moment, les prix chutent irrémédiablement, dans un contexte général de surproduction. Les producteurs vont donc ébaucher des accords afin de relancer et de stabiliser les cours. Sur la base des expériences antérieures, le Brésil prendra soin d'obtenir la collaboration internationale. Plusieurs accords entre pays producteurs se succèdent entre 1956 et 1961.

Cet effort pour réguler le marché suppose une forte implication des Etats des pays producteurs et s'inscrit dans un contexte de politique économique plus ample. Avant de décrire l'histoire de ces accords, nous allons faire un détour pour voir quel est ce contexte.

 

1.4.2. Les Offices Publics du Café.

Dans l'après-guerre, et surtout dans les années 1950, les pays d'Amérique Latine sont lancés dans une politique d'industrialisation connue sous le nom de substitution d'importations. Il s'agit de substituer les achats extérieurs de biens industriels par la production interne, selon un schéma de protection et de subventions au secteur secondaire. L'agriculture doit, dans ce modèle, se subordonner à l'industrialisation à laquelle elle contribue par l'apport d'aliments et de matières premières bon marché, ainsi que de devises provenant de ses exportations.

Dans cette logique, les produits tropicaux, comme le café, constituent une source importante de revenus pour l'économie nationale. Les Etats établissent des formes de contrôle sur leurs exportations afin de capter les devises qu'elles rapportent et de les canaliser vers l'industrie. L'intervention étatique dans les caféicultures nationales se fait souvent au détriment des oligarchies nationales ou régionales qui en monopolisaient les bénéfices. Des institutions dédiées à la promotion technique de la caféiculture mais aussi à la régulation des marchés internes et à la centralisation, si non au contrôle total, des exportations naissent sous une forme ou une autre, dans presque tous les pays producteurs. En d'autres termes, si la politique étatique avait, jusqu'ici, représenté les intérêts de l'oligarchie caféière (par exemple, l'Etat paoliste, le groupe Xalapa au Mexique), ces intérêts se voient subordonnés aux priorités nationales dans la mesure où la politique économique nationale se modifie.

Les firmes de négoce, toutes puissantes à la fin du XIXème siècle, et qui avaient déjà cèdé la place aux exportateurs nationaux, sont désormais déplacées par les offices publics de commercialisation du café.

Les premiers accords internationaux visant à réguler les marchés et la nécessité d'appliquer les quotas et règlements qui en découlent, stimulent aussi la création des offices publics du café.

La centralisation de l'offre pour le marché international s'accompagne de sa standardisation et du nivellement de la qualité du café par le bas : les offices publics du café vendent des volumes énormes d'un café de qualité homogène, brassages des cafés cultivés et récoltés sur tout leur territoire national et sous des normes de qualité minimums. La Colombie fait exception, la FEDECAFE a toujours assuré la qualité apportée à la production et à la première transformation de son café.

Le Brésil a été le premier Etat producteur à intervenir sur les marchés à une époque où il se trouvait en situation de quasi monopole. En 1952, est créé l'Institut Brésilien de Café (IBC), chargé d'appliquer la politique gouvernementale en matière de café (Daviron 1993:136).

Le cas de la Colombie est particulier : la FEDECAFE n'est pas un organisme public mais une organisation corporatiste. Elle se consolide et diversifie : en 1940, le Fonds National du Café est fondé en marge de l'Accord Interaméricain, afin d'assumer le coût de la rétention prévue par cet accord. Ses fonctions comprennent l'achat du café aux producteurs, l'exportation via la Fédération, la gestion des accords internationaux et le financement des programmes d'assistance économique et sociale à la population des zones de caféiculture. A partir de 1957, la FEDECAFE reçoit la prérogative de prélever un impôt sur chaque sac de café exporté. En temps de crise, le Fonds National du Café a servi de tampon pour protéger les producteurs des fluctuations du marché mondial. Les excédents sont invertis dans d'autres secteurs d'activité. Le Fonds a pris une participation dans 36 entreprises dans les secteurs des finance, du commerce, de la transformation du sucre, du reboisement, de la navigation etc. (Errazuriz 1994:251).

Le Banco Cafetero est créé en 1952 afin d'octroyer des crédits à des taux avantageux pour les producteurs. Suivent des compagnies d'assurances agricoles et d'assurances-vie, des centres de recherche, une flotte marchante, des usines de café lyophilisé. La FEDECAFE jouit d'une forte présence sur le terrain grâce à ses programmes d'électrification, d'écoles rurales, et autres (Chalarca 1995). Son influence et le fait qu'elle assume certaines fonctions propres des appareils étatiques font de la FEDECAFE un véritable Etat au sein de l'Etat.

La Fédération contrôle une part croissante des exportations, au détriment des maisons de négoce étrangères : en 1960, elles ne sont plus que deux parmi les dix premières firmes d'exportation. Leur part de marché ne représente plus que 9%, contre les deux tiers de la FEDECAFE. Vingt ans plus tard, les ventes de la Fédération représentent 90% des exportations (Daviron 1993:138, 237).

 

Au Mexique, la Commission Nationale du Café est fondée en 1949, à l'initiative du petit groupe d'exportateurs de Xalapa, dans l'Etat du Veracruz. Ce groupe monopolise les achats du café des petits producteurs de la région et exporte près de 50% du café national. Ses concurrents sont les grands producteurs-exportateurs du Soconusco, au Chiapas. Le groupe Xalapa intervient en outre directement dans la politique caféière nationale et internationale mexicaine. Par l'intermédiaire de l'Union Nationale des Associations de Caféiculteurs (UNAC) fondée cette même année, il domine l'attribution des permis d'exportation. La Commission a quant à elle, l'augmentation de la production et des rendements du café pour objectif. Son rôle se centre sur l'encadrement technique des producteurs (Beaumond 1984:16-19). Le secteur public reçoit donc l'appui du secteur privé en cette première étape, tandis que les grands producteurs profitent de l'assistance technique que leur prête la Commission (Nolasco 1985:181).

Un conflit qui oppose, en 1959, les grands exportateurs nationaux aux grands producteurs pour le partage des revenus de l'exportation donne à l'Etat l'occasion d'imposer son arbitrage. Il prend le contrôle des exportations à son compte. L'Institut Mexicain du Café (INMECAFE) est fondé. Il doit, entre autres, gérer la distribution des quotas octroyés au Mexique dans le cadre des accords internationaux. L'institut prend aussi en charge la distribution des permis d'exportation, cassant ainsi l'oligopole des exportateurs (Beaumond et al.1987:18).

Le sexénat de Luis Echeverria (1970-76) est marqué par une forte intervention de l'Etat dans toutes les sphères de l'économie. L'INMECAFE devient alors le compétiteur des exportateurs pour la captation et l'exportation du café. L'Institut ouvre dès 1973, un programme dont le but est de collecter le café des petits producteurs. A cette fin, il organise les caféiculteurs en groupes baptisés les "Unités Economiques de Production et Commercialisation" (UEPC). Ces unités constituent le canal par lequel les minifundistes reçoivent des avances de trésorerie qu'ils devront rembourser en produit. Cette mesure est destinée à déplacer les intermédiaires et les usuriers qui achètent le café aux petits producteurs à bas prix. La participation de l'Institut dans la collecte passe de 4,9% pendant la période qui va de sa fondation à 1971, à 23,4% à la fin du sexénat. Elle atteindra 47% en 1981-82, ce qui sera son maximum.

Le contrôle qu'exerce l'INMECAFE sur le marché national et sur la politique d'exportation crée de fortes frictions et des conflits pour la répartition des quotas avec le secteur privé . Quant aux petits producteurs regroupés dans les UEPC, ils commencent un long processus d'organisation afin d'obtenir de l'Institut une meilleure rémunération pour leur produit.

Au Guatemala, la Oficina Central del Café (Bureau Central du Café) existe depuis 1928. La réforme agraire entraîne la croissance du nombre de moyens et petits producteurs dans les années 1950. A la suite de la participation du Guatemala dans les accords internationaux, l'Asociación Nacional del Café (ANACAFE) est créée en 1960. Elle regroupe tous les producteurs du pays. Institution semi-privée, elle s'occupe davantage de négocier la position du Guatemala au sein des accords internationaux que d'intervenir dans la caféiculture nationale (de Suremain 1994:340).

Au Nicaragua, l'Institut Nicaraguayen du Café (INCAFE) est créé en 1965. Ses objectifs déclarés sont la promotion et la défense des intérêts nationaux en matière de caféiculture et la gestion des accords internationaux souscrits par le pays (Craipeau 1994:278).

Le Honduras est arrivé tard, c'est-à-dire dans les années 1950, à la culture du café. En 1960, est créé un Office du Café afin d'appliquer les règlements internationaux instaurés par les accords. Cet Office est remplacé en 1970 par l'Instituto Hondureño del Café (IHECAFE) chargé de la politique caféière tant à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Son Conseil d'Administration est intégré par les représentants de l'Etat et des différents groupes d'intérêts liés à la culture du café, entre eux, l'Association Hondurienne des Producteurs de Café qui regroupe les producteurs paysans (Demyk 1994:322-324). l'IHECAFE n'intervient cependant pas comme opérateur dans l'exportation du café, laissé au secteur privé (Romero et Hansen 1992:62).

Un processus semblable a lieu en Afrique : dans les colonies anglophones, des "marketing boards" se mettent en place. Ils déplacent les maisons de négoce de l'exportation du café et se chargent de toutes les étapes de sa commercialisation, depuis la collecte jusqu'à la vente. En Afrique francophone, les caisses de stabilisation établies à la fin des années 1950 contrôlent totalement les prix de production, les opérations et les marges des exportateurs privés, la qualité du café et la relation avec les marchés. Lors de l'avènement de l'indépendance de ces ex-colonies, les "marketing board" et les caisses de stabilisation sont reprises par les nouveaux Etats, à court de devises (Daviron 1993:141; Marlin 1993:36).

2. Les accords internationaux du café

2. 1. Les négociations : 1957-62

La chute des prix du café s'accentue en 1957. Cette situation amène sept pays d'Amérique Latine (le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Guatemala, le Nicaragua, le Salvador, le Costa Rica) à signer l'Accord de Mexico par lequel ils s'engagent à faire des rétentions de café. Cet accord ne parvient cependant pas à enrayer la chute des cours mondiaux car une récolte abondante est prévue au Brésil. En même temps, les négociations s'élargissent aux pays producteurs africains, mais les différences entre ces pays et les latino-américains sur les modalités des quotas les font échouer. En l'absence d'un consensus, seize pays d'Amérique Latine signent alors, à Washington, l'Accord Latino-américain du Café qui est en réalité une extension de l'Accord de Mexico (Mwandha et al. 1985:79-80). Les prix ne remontent cependant pas. Il est clair qu'il est indispensable d'inclure les pays africains dans tout effort de régulation : leur production a augmenté énormément tout comme leurs importations aux Etats-Unis, où la consommation de café soluble, produit a partir de robustas, est en pleine expansion.

Un facteur déterminant dans l'histoire des accords internationaux est le changement d'attitude des Etats-Unis qui s'étaient jusqu'ici opposés à toute régulation des marchés. Des considérations d'ordre politique modifient cette position et, en 1958, le Département d'Etat favorise la négociation entre les producteurs. Il constitue aussi un Groupe d'Etudes sur le Café qui réunit les producteurs et les consommateurs pour essayer de stabiliser le marché. La motivation principale de l'action des Etats-Unis est l'inquiétude sur la situation économique des pays d'Amérique latine et la crainte qu'elle ne dégénère en tensions sociales indésirables (Idem:81; Renard 1993a:29).

En 1959, un accord qui associe les pays africains et latino-américains est signé. Les signataires représentent 85% des pays exportateurs de café, les puissances coloniales signant pour leurs colonies. Il est renouvelé en 1960 et 1961. Les ex-colonies françaises, regroupées dans l'Organisation Africaine et Malgache du Café (OAMCAF) y adhèrent à leur indépendance ; il rassemble alors 28 pays producteurs, qui assurent 94% de la production mondiale (Mwandha et al.1985:82-83).

Dans le cadre de l'Alliance pour le Progrès, les Etats-Unis promeuvent alors un accord général où participent aussi les pays consommateurs. Une conférence internationale sur le café est organisée en 1962 et, par la suite, est signé le premier Accord International du Café (AIC) entre 39 pays, 26 exportateurs et 13 importateurs qui représentent quasi la totalité du marché. Il entrera en vigueur le 1° octobre 1963. La régulation internationale du marché caféier est instaurée.

 

L'Accord International voit le jour parce qu'il existe un consensus entre les acteurs concernés. Pour les pays producteurs, il s'agit de préserver leurs revenus d'exportations dans un contexte de surproduction. Sans accord, les prix seraient sensiblement inférieurs à ceux de la frange défendue par l'AIC. Comme nous l'avons vu, cette défense s'inscrit dans le contexte d'une politique économique commune à tous ces pays.

Pour les pays consommateurs, les raisons sont plutôt d'ordre politique. Les pays européens défendent surtout les revenus de leurs ex-colonies africaines, où ils avaient implanté la culture du café à partir des années 1930.

On a déjà vu quel a été le rôle des Etats-Unis et les raisons de politique extérieure qui l'ont amené à favoriser les négociations en vue de l'Accord. Un facteur important a été l'influence décisive des grandes entreprises de l'industrie de la torréfaction dans la politique nord-américaine en la matière.

 

2.2. Le poids des firmes de la torréfaction .

Dans les pays consommateurs, les maisons de commerce ont été déplacées par les grandes multinationales de la torréfaction. Ces dernières possèdent souvent leurs propres centrales d'achats, lesquelles traitent directement avec les exportateurs. Ces firmes, comme la General Food ou la Nestlé, sont également présentes dans le secteur industriel des pays producteurs de café. Elles y monopolisent l'industrie de la solubilisation, à forte composante en technologie et en capital. Leur processus d'oligopolisation commence dès l'après-guerre : en 1955, General Food (marque de café Maxwell) contrôlait 21% du marché du café nord-américain ; en 1961, elle en concentrait 34%. Les cinq principales entreprises de la transformation de café dans ce pays (G.F., Procter & Gamble, Hills Brother, Standart Brands et Nestlé) occupent 61% du marché cette même année.

Les industries de la transformation sont organisées dans la National Coffee Organisation (NCA), puissant groupe de pression ("lobby") auprès de l'administration des Etats-Unis. Selon des déclarations de son président en 1962, la NCA adhère à l'idée des accords de peur que l'exemple de Cuba et des révolutions communistes en Amérique Latine n'interrompent le flux de café vers ses fabriques, comme cela s'était passé avec le sucre.

Le Comité des Affaires Etrangères de la NCA est dirigé par les plus grands industriels. Comme tels, ils sont intégrés au Groupe d'Eudes sur le café formé en 1958 par le gouvernement et négocient directement les conditions de l'Accord. Ils ont en outre noyauté le champ d'action (en participant eux-mêmes aux activités) et les organisations des négociants qui, eux, s'opposent à un accord international parce qu'il réduit leurs possibilités de spéculer sur les fluctuations des cours qu'il stabilise.

Ce qui intéresse donc les torréfacteurs est un approvisionnement régulier en quantité et en qualité et à un prix relativement stable, ce que l'AIC leur garantit en principe (Leibovitch 1989:54).

De plus, il leur convient de ne traiter qu'avec quelques interlocuteurs, les offices d'Etat qui leur fournissent le café, plutôt que de dépendre d'une offre fragmentée.

 

2.3. Les mécanismes de l'Accord International du Café.

L'Accord cherche à stabiliser les prix sur le marché en contrôlant l'offre. Chaque année, en septembre, le Conseil de l'OIC assigne à chaque pays un quota d'exportation pour l'année qui commence le 1er octobre (à partir de 1983, les quotas sont assignés pour deux ans) ; ce quota se distribue trimestralement. Le quota global pour tous les exportateurs se détermine sur la base d'estimations de la consommation, des importations des pays consommateurs et du niveau des inventaires dans ces mêmes pays.

Les quotas global et individuel peuvent être ajustés à la hausse et à la baisse selon les variations de prix sur le marché. Un prix indicatif se calcule sur la base de la moyenne des prix de plusieurs variétés de café sur les marchés physiques pendant 15 jours. L'accord de 1962 stipule que les prix ne peuvent pas être inférieur à ceux de cette année. A partir de 1976, une fourchette de prix minimum et maximum est établie (120 et 140 cents/livre lors des derniers accords). Si le prix indicatif tombe en dessous du minimum fixé, les quotas sont restreints. Au contraire, si le prix indicatif dépasse le prix maximum fixé, les quotas sont augmentés. Il est évident que la marge des prix devient un enjeu de négociation entre les pays exportateurs et les consommateurs de café.

L'Organisation Internationale du Café, dont le siège est à Londres, veille au bon fonctionnement de l'Accord. L'autorité suprême est le Conseil, intégré par les représentants de tous les pays membres de l'Accord. Chaque pays détient un certain npmbre de votes, en fonction de ses parts de marché. Le total des votes des pays producteur est égal à celui des consommateurs, c'est-à-dire mille. Les pays producteurs étant plus nombreux, le vote est aussi plus fragmenté. Les Etats-Unis monopolisent 300 votes, l'Allemagne 117, la France 87. La Communité Européenne en additionne 444. Du côté des producteurs, le Brésil compte 190 votes et la Colombie 154. Entre les sessions du Conseil, un Bureau et un Directeur sont les organes exécutifs de la OIC.

 

2.4. Dix années de stablilité : 1962-1972

Les accords, d'une durée prévue de 5 ans, seront au nombre de quatre : en 1962, 1968, 1976 et 1983. Ils connaîtront certaines interruptions ou prolongations, comme le dernier, prolongé jusqu'en 1989.

Les deux premiers Accords assurent la stabilité du marché de 1962 à 1972, années au cours desquelles, par ailleurs, aucun phénomène climatique n'affecte sérieusement la récolte du Brésil. Pendant ces dix années, l'AIC parvient à stabiliser les cours à des niveaux supérieurs à ceux de 1962 ; la fourchette des prix de cette période est cependant de loin inférieure à celle de la décénie précédente, la période de l'après-guerre, mais il est probable que sans la signature de l'AIC, la chute aurait été encore plus dramatique (Mwandha et al. 1985:116). Si l'on prend comme référence la période 1906-1945, l'Accord stabilise les prix 45% en moyenne au dessus de leur valeur pendant ces quarante ans (Daviron 1993:164).

Selon Daviron (1993:152-156), le succès de l'AIC durant cette décénnie peut être expliquée par le rôle d'offreur résiduel assumé par le Brésil. Il se charge, pendant les années 1960, de la plus grande partie des stocks accumulés par les producteurs (entre 70 et 90%), accepte un quota bien inférieur à sa capacité d'exportation (76%, contre les 94% de la Colombie ou les 100% du Mexique, par exemple) et voit sa part de marché diminuer (d'une moyenne de 40% du marché mondial en 1956-58 à 34% en 1970-72), au contraire de ses compétiteurs qui les maintiennent, comme les autres pays d'Amérique Latine ou les augmentent, comme les pays africains (de 23% à 31%).

A partir du moment où le Brésil, engagé dans un autre modèle économique et à la reconquête du marché, ne remplit plus ce rôle stabilisateur (en 1975, il ne retient plus que 25% des stocks mondiaux), l'Accord périclite, les autres pays n'étant pas aussi disposés à sacrifier leurs parts de marché et à financer les réserves de café.

2.5. Interludes : essais de cartellisation : 1974-1980.

Le second Accord, signé en 1968, est suspendu un an avant son expiration à cause d'un désaccord entre les pays producteurs et les consommateurs sur le niveau du prix plancher que les premiers jugent trop bas. En l'absence de régulation, le marché est régi par les "special deals", accords preférentiels de vente au rabais de grandes quantités de café, dont le Brésil est le spécialiste. Les "deals", qui affrontent les producteurs entre eux, contribuent en outre à la concentration des négociants car les plus petits ne pouvant pas acheter les quantités suffisantes pour obtenir les rabais, ils terminent par abandonner le marché.

Un groupe de producteurs (le groupe de Genève) décide de mettre fin à cette situation et de contenir l'offre. Ils signent un accord pour limiter leurs exportations (de 20%) et interviennent sur les marchés à terme pour faire remonter les cours. Ils cherchent le soutien des pays de l'OPEP pour financer leurs stocks, mais n'obtiennent que celui du Venezuela. En 1974, plusieurs pays, le Mexique entre autres, suspendent leurs exportations de café pour forcer les prix à la hausse. Cette décision provoque des conflits internes avec les exportateurs privés qui veulent exporter tous leurs stocks.

Cet effort n'aboutit cependant pas à une remontée des prix : il ne parvient pas à vaincre la concurrence entre producteurs ni la dépendance politique et économique de certains d'entre eux, les centraméricains concrètement, à l'égard des Etats-Unis : le Costa Rica, le Guatemala et le Nicaragua de Somoza refusent de participer ; d'autres craignent les sanctions prévues par la Loi de Commerce Extérieur votée par l'Union américaine en 1974 contre les pays membres de la OPEP et les autres nations qui pratiqueraient la rétention des matières premières. Devant ces difficultés, le plus sage paraît alors de retourner à un IIIème Accord International "avec la participation et la vigilance des pays consommateurs" (Carbot 1989; Renard 1993a:49-50). Les négociations reprennent en 1975. Le nouvel Accord est approuvé en décembre. Son application ne durera cependant pas longtemps.

Ce que les essais de rétention des producteurs n'ont pas réussit, c'est-à-dire, une réduction drastique de l'offre, un accident climatique le provoque margré eux : une gelée détruit en 1975, 50% de la capacité productrice du Brésil. A cela s'ajoutent des mauvaises conditions climatologiques en Colombie, la guerre civile en Angola et des problèmes en Ouganda. L'insécurité quant à l'approvisionnement futur du marché fait flamber les prix. Ils passent de 95 cents (prix indicatif OIC) en janvier 1976 à 207 cents en décembre, pour atteindre le record de 340 cents en avril 1977. En mai, ils commencent à baisser, comme résultat d'une diminution de la demande causée par des campagnes de boycott et de limitation de la consommation dans les pays consommateurs (Daviron 1993:190; Renard 1993a:50-51).

De nouveaux désaccords entre les producteurs, qui réclament des marges de prix plus en relation avec la situation de l'offre du moment, et les consommateurs, qui veulent les limiter sur la base des prix antérieurs à la hausse, font échouer les négociations en vue d'un nouvel Accord. Les producteurs entreprennent alors, une fois de plus, de former un cartel.

En 1977, est formé le groupe de Bogota, avec la participation des huit principaux producteurs latinoaméricains. Ils constituent une corporation baptisée PANCAFE et de nouveau, essayent d'intervenir sur les marchés à terme pour enrayer la baisse des prix. Les producteurs, acheteurs de leur propre café en bourse, commencent cependant à avoir des difficultés à le revendre. Ils n'ont plus les ressources financières suffisantes pour maintenir les stocks. Ils n'arrivent pas non plus à un accord définitif sur le partage du marché, chacun voulant préserver, voire amplifier, ses parts.

Par ailleurs, les consommateurs attaquent violemment le groupe et conditionnent un nouvel Accord International à la disparition de PANCAFE. Les pays producteurs se voient obligés de cèder et, en 1980, l'Accord est réactivé.

En conclusion, il est clair que les pays producteurs ne parviennent pas à former un cartel, aucun d'entre eux n'étant vraiment disposé à sacrifier ses parts de marché comme l'avait fait le Brésil auparavant. Les pays exportateurs de café attendent plus de l'Accord que les pays consommateurs (qui sont disposés à payer plus pour assurer l'approvisionnement de leurs industries de transformation), mais sans la collaboration de ces derniers pour veiller au respect des quotas, l'Accord serait lettre morte. De plus, aucun accord ne peut se mettre en place en marge des pays consommateurs : ces derniers sont disposés à signer un pacte auquel ils participent mais s'opposent à toute association n'engageant que les producteurs.

 

2.6. Les pour et les contre de l'AIC.

2.6.1. Les avantages du modèle :

- Le principal avantage de l'AIC est, comme on l'a vu précédemment, d'avoir stabilisé les prix du café sur les marchés internationaux à un niveau supérieur à ce qu'ils auraient été en situation de marché libre, ce qui assure des revenus complémentaires aux pays producteurs. Il convient néanmoins de signaler que ces prix ne parviennent pas entièrement aux petits producteurs. Une partie importante reste dans les caisses des Etats ou dans les mains des intermédiaires.

- Quant aux consommateurs, il leur garantit un approvisionnement régulier et constant.

- Des prix élevés à la production doivent permettre en principe aux producteurs d'apporter tous les soins nécéssaires aux plantations et de produire un café de qualité, dans la mesure où ils reçoivent effectivement le prix payé sur le marché international. Certains grands planteurs ont réussi à développer un produit de qualité reconnue, malgré des différentiels de prix à la qualité assez faibles.

- La stabilité du marché assure la sécurité des investissements, réduit les risques commerciaux et limite la spéculation sur le marché à terme.

 

2.6.2. Les limites du modèle :

- La distribution des quotas individuels n'a pas été actualisée en fonction des nouvelles conditions de l'offre : il y a, en effet, des producteurs comme l'Indonésie ou le Mexique, dont la production s'est considérablement accrue au cours des dernières années et qui ne voient pas cette augmentation se traduire dans un quota d'exportation plus important. Les excédents s'y accumulent, les coûts financiers des stocks s'élèvent. Au contraire, le Brésil, dont la production exportable ne représente plus que 30% du marché, ne veut pas entendre parler d'une diminution de son quota bien qu'il ait parfois des difficultés à le remplir.

- Un autre problème est celui de la sélectivité. Les quotas fixés par l'AIC ne tiennent pas compte des différents types et qualités de cafés ni des tendances de la demande (plus d'arabicas "doux", moins de robusta) . C'est-à-dire que la baisse du prix sur le marché d'une certaine qualité, par exemple le robusta, entraîne automatiquement la baisse du prix indicatif et donc une diminution du quota global, sans pour autant obtenir un résultat sur le cours. Les torréfacteurs ne peuvent plus obtenir une qualité déterminée dont ils ont besoin, par exemple, d'"autres doux", une fois que les quotas correspondants sont terminés, même s'il en reste beaucoup dans les pays qui la produisent. En 1988, quand le dernier Accord de 1983 est prolongé pour un an, le principe de sélectivité est introduit pour les augmentations ou diminutions des quotas.

- La fourchette des prix prévue par l'AIC ne permet pas une différentiation suffisante des rétributions selon la qualité, ce qui n'encourage pas les producteurs à la soigner.

- Les altérations de la production qui suivent les accidents climatiques au Brésil (gelée en 1975, sécheresse en 1985) provoquent une flambée des prix malgré les mécanismes prévus par l'AIC. L'Accord fait respecter le prix plancher mais pas le prix maximum : les consommateurs lui reprochent de ne fonctionner que dans un sens (Marlin 1993:22).

- En assurant des prix stables aux producteurs, l'AIC n'a pas stimulé la diversification de cultures et au contraire, il a encouragé la surproduction de café avec la conséquente accumulation de stocks dans les pays exportateurs : ils augmentent de 88% de 1980 à 1990 (Romero et Hansen1992:21).

- L'AIC freine aussi la compétitivité : des types de production et des coûts très variés coexistent. Il n'a pas permis la réalisation de gains de productivité dans le secteur de la transformation post-récolte ni la connaissance des aspects commerciaux et de "marketing" de la caféiculture dont seule, la Colombie s'est préoccupée (Marlin 1993:23).

- Les quotas d'exportation attribués par l'AIC aux pays producteurs sont gérés internement par des offices publiques, ce qui prête à la corruption et à l'enrichissement des fonctionnaires aux dépends des producteurs.

- Le motif principal de désaccord de la part des pays consommateurs est l'existence d'un marché parallèle, le "marché hors-quota", où sont écoulés les excédents non vendus sur marché de quota et à des prix inférieurs (jusqu'à 50% de moins que le prix OIC). Si les pays producteurs membres de l'OIC représentent 99% de la production mondiale de café, le marché des pays consommateurs non-membres de l'OIC (les pays d'Afrique du Nord et d'Europe de l'Est) a augmenté pour atteindre 15% du marché mondial au début des années 1980.

L'existence de ce double marché a favorisé la contrebande de café acheté au bas prix par les pays non-membres et qui se retrouve plus tard sur les marchés des pays membres, au double de leur prix. Certains pays non-membres se seraient spécialisés dans ce traffic grâce auquel des négociants et torréfacteurs auraient fait fortune . L'OIC a essayé de combattre ce phénomène, une résolution de l'Accord de 1983 l'interdit formellement, mais des quantités importantes échappent à son contrôle.

Les pays exportateurs accablés par les surplus, comme l'Indonésie ou le Mexique et les autres producteurs d'arabicas doux, sont les principaux pourvouyeurs du marché parallèle. Un fonds (Fondo Regulador) avait été établi au Mexique pour compenser la différence de prix entre les deux marchés : pour chaque sac vendu à un pays membre de l'Accord, l'exportateur devait déposer un pourcentage dans le fonds ; chaque sac vendu à un pays non-membre recevait une compensation monétaire. Ce mécanisme a favorisé quelques grands exportateurs qui n'attendaient pas de recevoir leur quota et vendaient tout leur café en une seule opération au marché hors-quota. Le fonds a été supprimé en 1985-86 suite aux réclamations de la OIC (Renard 1993a:43-44).

L'existence du marché parallèle a été une des raisons invoquées par les pays consommateurs pour ne pas renouveller les clauses économiques de l'Accord en 1989.

 

2.7. La fin du consensus : la rupture de l'AIC.

2.7.1. L'AIC en sursis.

Lors de la réunion de la OIC à Londres en septembre 1985, les négociations sont difficiles : les consommateurs veulent diminuer la fourchette des prix et le marché hors-quota est vivement critiqué. L'Accord est cependant reconduit tel quel.

La réunion est à peine terminée, quand les spécialistes se rendent compte des conséquences d'une sécheresse prolongée au Brésil, qui affecte gravement sa récolte. Les négociants et torréfacteurs veulent assurer leur approvisionnement et se protéger face à une hausse des prix dont, au contraire, les producteurs veulent profiter. Résultat : les prix bondissent, à des niveaux inattendus. Cette course des prix ne correspond pas à la situation réelle : les stocks internationaux sont en effet suffisants pour absorber le déficit brésilien. L'augmentation démesurée s'explique en partie par l'arrivée de spéculateurs qui se retrouvent sur le marché des matières premières pour compenser la perte de valeur des inversions en bons du trésor américain, suite à la dévaluation du dollar. La hausse s'accélère, les prix augmentent de 80% entre octobre 1985 (prix indicatif de 118,91 cents par livre) et la mi-janvier 1986 (213,67 cents par livre) (Renard 1993a:53-54).

Dans l'intervalle, toutes les recours de l'AIC pour stabiliser les cours ont été utilisés : le quota global a été accru de 5 millions de sacs, les producteurs ont été autorisés à exporter 35% de leur quota annuel pendant le premier semestre, en vain. La OIC applique les règlements à la lettre et libère les exportations de café en février 1986. En outre, les procédures de contrôle des origines sont simplifiées, ce qui fait apparaître sur le marché le café de contrebande stocké. Les prix commencent une chute prolongée, malgré un dernier sursaut en septembre 1986, et en décembre, après un an et demi de cours supérieurs au maximum de la marge OIC, ils réintègrent les limites de la fourchette des prix.

En janvier 1987, ils descendent sous le minimum prévu pour le rétablissement des quotas. Mais les producteurs et consommateurs ne parviennent pas à se mettre d'accord. Le Brésil et l'OAMCAF (soutenue par la France) veulent reconduire l'Accord en gardant les quotas tels qu'ils étaient avant la mauvaise récolte brésilienne. Un groupe de huit producteurs menés par l'Indonésie, (appuyée par la Hollande), exige un nouveau partage du marché. En l'absence d'accord, les prix continuent à chuter. Peu avant la réunion de l'OIC en septembre 1987, les pays producteurs, excepté l'Indonésie, arrivent à un consensus qui permet de réintroduire la régulation du marché pour un an. La rupture existe cependant déjà en germe (Idem 55-60).

Les divergences se font de plus en plus évidentes au fur et à mesure que l'on s'approche de la fin de l'Accord. Aucune propositions n'est aceptée au cours des réunions préparatoires à la réunion du Conseil de la OIC de septembre 1989, qui terminent toutes par un échec. La proposition des Etats-Unis consiste en abandonner le système de quota et se conformer de la gestion des stocks, ce que les producteurs ne peuvent accepter. La CE propose la fixation d'un quota universel incluant les exportations de quota (58 millions de sacs) et hors-quota (8 millions de sacs) et l'existence de trois types de café avec des prix différenciés, selon la qualité. Les pays d'Amérique Centrale et le Mexique exigent que l'on tienne compte du principe de sélectivité.

Au début juillet, après bien des négotiations, les différentes positions convergent dans deux propositions alternatives sur le futur des quotas : d'un côté, le Brésil, la Colombie, les pays d'Afrique, les Philipinnes et la CE proposent d'étendre l'Accord pour deux ans et de solutionner peu à peu le marché hors-quota via l'intégration progressive des pays non-membres à l'OIC. De l'autre, les producteurs de cafés arabicas "doux", l'Indonésie et les Etats-Unis veulent une réassignation des quotas qui leur soit favorable et la solution inmédiate au problème du marché hors-quota (Montenegro et al. et al.1989:6-7). Comme aucune de ces propositions n'est adoptée, le 4 juillet 1989, les clauses économiques de l'AIC sont suspendues; le marché est libéré. En clair, le consensus qui existait entre les pays producteurs et les pays consommateurs et qui avait permis la signature de l'Accord en 1962, n'existe plus. Dans les deux camps, celui des consommateurs et celui des producteurs, les positions sont partagées.

2.7.2. Les consommateurs

Du côté des consommateurs, les pays d'Europe désirent le renouvellement de l'Accord face à la chute des prix du café robusta et la situation économique difficile de leur zone d'influence africaine.

Les Etats-Unis, idéologiquement non favorables au principe des accords commerciaux, s'opposent à la rénovation de l'AIC. Ils ne sont plus disposés à "subventionner" l'économie des pays d'Amérique Latine (notamment le Brésil) ; ils condamnent l'existence du marché parallèle où les prix sont 50% inférieurs ; ils veulent une plus grande part de marché pour les cafés arabicas "autres doux" produits dans leur zone d'influence, le Mexique et l'Amérique Centrale, pays avec lesquels ils pensent développer les relations commerciales bilatérales privilégiées qui se substitueraient ainsi à un Accord multinational.

Les positions des consommateurs reflètent donc la configuration de blocs économiques régionaux où les pays importateurs de café votent en faveur des intérêts de leur zone d'influence.

Derrière la position de ces pays, se trouve aussi celle de leurs industries de la torréfaction respectives qui pressionent dans le sens de leurs intérêts : se prononcent contre la rénovation de l'Accord ceux qui nécessitent un approvisionnement en cafés "doux" plus flexible (Montenegro et al. 1989:14).

Les torréfacteurs qui s'opposent à un nouvel Accord pensent pouvoir amortir un déficit éventuel de l'offre avec les stocks accumulés dans les pays consommateurs. Ils comptent aussi sur une réaction de l'offre en un temps relativement court, grâce à la généralisation, dans presque tous les pays producteurs d'arabicas, de nouvelles variétés intensives de caféiers (caturras, catuai et autres) à hauts rendements et à maturation rapide (trois ans contre six ans des variétés traditionnelles comme le mondonovo, bourbon etc..).

Parmi les partisans du libre-échange, se trouve Kraft-General Food (acheté par Philip Morris), dont le siège social se trouve aux Etats-Unis (Marlin 1993:23-24).

D'autres torréfacteurs multinationaux, comme la Nestlé (dont le siège social se trouve en Europe), sont favorables à un nouvel Accord international parce qu'ils estiment que le libre marché n'est pas une garantie de stabilité ni pour les prix ni pour les volumes de café. Les producteurs ont besoin, selon eux, d'un prix rémunérateur pour pouvoir assurer la qualité de produit (Idem).

Tous les torréfacteurs s'accordent cependant sur un point : leur refus de l'intervention des Etats.

2.7.3. Les producteurs

Les pays producteurs ne forment plus un front uni non plus : les différentes stratégies macroéconomiques et caféicoles qu'ils ont adoptées les amènent à soutenir des positions divergentes face à la rénovation de l'AIC.

Le Brésil adopte une attitude plutôt indifférente et ne défend plus l'Accord comme il l'avait fait auparavant, le café ne pesant plus dans son économie comme au début du siècle. Pour le Brésil industrialisé, qui exporte des produits transformés plus que des matières premières, le café ne représente plus une source de revenus comme auparavant : si en 1965, il apportait 44% des ressources d'exportations du pays, en 1989, le café ne réalise plus que 5,2% de ces revenus (CCI 1992:7). En outre, le secteur agricole d'exportation est passé d'être un secteur de prélèvement pour le reste de l'économie à un débouché pour l'industrie (grâce à son intensification et à l'utilisation d'intrants industriels) et comme tel, doit pouvoir exporter sans contrainte (Daviron 1990:671). En cas de marché libre, le Brésil a toujours bénéficié des quantités qu'il peut exporter. L'arabica brésilien est le café de base utilisé par les torréfacteurs pour leurs mélanges, il est donc très demandé.

La position brésilienne s'explique aussi par l'avantage concurrentiel que représentent les conditions agronomiques et techniques de la culture du café : en effet, à la différence du siècle passé, quand la croissance de la caféiculture brésilienne s'était faite par l'ouverture de fronts pionniers extensifs, à partir des années 1970, elle repose sur son intensification : élimination des caféiers marginaux, rénovation des plants, variétés plus productives, augmentations des densités et des rendements, fertilisation chimique, voire technification, irrigation et mécanisation dans le nouvel Etat producteur du Minas Gerais, où la caféiculture substitue la savane (Daviron 1993:210-213). Ce nouveau modèle de production entraîne une plus grande compétitivité et des coûts de production inférieurs à ceux des concurrents. Le Brésil est donc capable de supporter des niveaux de prix qui mettent les autres pays producteurs hors du jeu. Sa stratégie est de jouer à la sélection et concentration du nombre des producteurs.

La Colombie est le pays qui a le plus soutenu l'existence de l'Accord et a joué le rôle de médiateur au cours des négotiations. Elle a soutenu la nécéssité pour les producteurs d'obtenir un prix élevé. En effet, la FEDECAFE, dont les ressources proviennent de la taxe prélevée sur les exportations de café, a besoin de ces revenus pour continuer à excercer sa fonction de redistribution et d'appui aux caféiculteurs et pour justifier son existence (Idem:672). Les régions caféicoles sous l'influence de la Fédération sont relativement libres de la violence dérivée de la culture et du traffic des narcotiques. La FEDECAFE assure une certaine stabilité que le gouvernement n'a pas intérêt à remettre en cause.

L'espoir de voir se renouveller l'AIC pousse la Colombie à soutenir et intensifier la culture du café, afin de compenser la baisse des prix par le volume exporté et d'obtenir un pourcentage de quota élevé dans un nouvel Accord (Errazuriz 1993:252 ; Samper 1994:22). Sa stratégie est de maintenir les revenus du café et sa place de leader du marché mondial, en jouant sur le facteur et l'image de la qualité.

Le Mexique et les pays d'Amérique Centrale (à l'exception du Nicaragua) ont été les alliés des Etats-Unis. Ils affirment que les quotas doivent tenir compte autant de la demande que de l'offre et que leur café est fortement sollicité car de meilleure qualité que l'arabica brésilien et moins cher que le colombien. Ils exigent donc une ampliation de leurs parts de marché. Ils sont soutenus par l'Indonésie, troisième producteur mondial et premier producteur de robusta. Rappelons que ces pays ont considérablement élevé leur production, n'ont pas la capacité financière pour garder leurs surplus de café et sont les premiers fournisseurs des marchés parallèles (Montenegro et al. 1989:6).

Les producteurs mexicains argumentent que ce pays est le quatrième producteur mondial de café et que le quota de 4,1% du marché qui leur est assigné est très insuffisant car il représente moins de la moitié (2,1 millions de sacs) de leur production (5 millions de sacs), et cela, sans compter les stocks (1,3 millions de sacs). Les grands producteurs et exportateurs du pays font pression sur le gouvernement mexicain pour qu'il vote contre le renouvellement de l'Accord si le Mexique ne reçoit pas un quota de 3,5 millions de sacs. Une éventuelle suppression du système de rétention leur permettrait d'exporter tous leurs excédents. Les stocks leur coûtent, à cette époque, 500 millions de dollars en frais financiers. Ils calculent que la baisse du prix du café en situation de libre marché se verrait compensée par l'augmentation des quantités vendues et tablent sur la proximité du premier consommateur mondial, les Etats-Unis.

L'économie des pays d'Afrique dépend en grande mesure du café (plus de 94% des revenus des exportations de l'Ouganda en 1990, 80% du Rwanda, 67% du Burundi, 60% de l'Ethiopie, 30% de la Côte d'Ivoire, 30% de Madagascar). En conséquence, ils veulent le renouvellement de l'Accord et le maintient de leur quota. La demande du café robusta que la majorité d'entre eux produit a fortement diminué. Le marché de libre concurrence ne leur convient donc pas. Soutenir l'AIC est une manière de préserver leurs parts de marché. Ils sont en outre confrontés, depuis une dizaine d'années, à la concurrence des pays asiatiques, l'Indonésie en tête, dont la production a fortement augmenté.

L'Indonésie, a joué en tout moment contre l'Accord. L'Indonésie produit des arabicas et des robustas dans des sols et des climats variés ; elle a amélioré la qualité de ses cafés. Ces atouts lui permettent de s'adapter rapidement au marché. Elle a en outre des infrastructures portuaires modernes et des institutions financières solides (Marlin 1993:12). Ce pays, comme le Brésil, jouit d'un avantage concurrentiel : la caféiculture représente en effet un débouché pour une main d'oeuvre excédentaire et par conséquent bon marché. Le gouvernement n'exerce en outre aucune taxation des importations de café, ce qui supprime toute raison d'être à une politique de soutien des prix (Daviron 1993:265). Il peut se permettre d'attendre que les prix baissent suffisamment pour que les concurrents se retirent. Il fait le pari d'une concentration de l'offre et de l'augmentation de ses parts de marché au dépends des pays africains. Le café de ces derniers est encore protégé sur les marchés d'Europe par des avantages douaniers . La libéralisation des échanges prévues par les négociations du GATT devraient cependant supprimer ces barrières à l'entrée : le café asiatique serait alors compétitif.

Un accord international ne peut fonctionner que sur la base de la volonté politique et la coopération de tous les intéressés. Or, le consensus sur sa raison d'être n'existe plus. Du côté des consommateurs, les tenants d'un marché libre sont majoritaires. Du côté des producteurs, les priorités et les intérêts sont divergents: la rupture de l'Accord signifie le passage de la coopération à la concurrence pour les parts de marché.

 

3. De nouveau la régulation concurrentielle : l'après AIC.

Après la rupture de l'Accord, les pays producteurs se défont de leurs surplus de café qui inondent le marché. Les cours s'effondrent : d'une moyenne de 110 cents/livre jusqu'en juin, ils descendent à 70 centimes en octobre 1989, bien en dessous de ce qu'avaient supposé les producteurs favorables à la suspension des quotas. Cette chute des cours est cependant disproportionnée en relation aux stocks de café et à la production qui, bien qu'excédentaire, n'atteint pas les niveaux de surplus des années 1930, 1950 et 1960. Ce qui en réalité s'est produit est un transfert des stocks des pays producteurs, où ils étaient retenus dans le cadre du système des quotas, vers les pays consommateurs, c'est-à-dire vers les négociants et les industriels de la transformation : les stocks dans les pays producteurs connaissent une diminution de 5 millions de sacs en 1989-90 (CCI 1992:21). Les stocks dans les pays importateurs s'élèvent à 20 millions de sacs à la fin de 1990, c'est-à-dire deux fois plus que leur volume de deux ans auparavant (CCI 1992:104). Retenus par les producteurs, ils n'étaient pas mobilisables et ne se contabilisaient pas comme du café sur le marché ; dans les mains des commercants ou des torréfacteurs des pays consommateurs, ils sont inmédiatement disponibles, ce qui les fait peser négativement sur les prix (Daviron 1993:259).

En d'autres termes, la fin du système de régulation signifie la perte de contrôle des pays producteurs sur les stocks de café et donc sur le marché et sur les cours, au profit des maisons de négoce, des torréfacteurs et des courtiers et spéculateurs des marchés à terme.

Stocks dans les pays producteurs et consommateurs (millions de sacs)

 

1989

1990

1991

1992

 

Prod.

Cons.

Prod.

Cons.

Prod.

Cons.

Prod.

Cons.

Colombiens et autres doux

12,6

6,2

6

10,5

6,4

9,4

7,1

15,6

Brésiliens et autres arabicas

36,7

2,3

35,5

2,5

37,2

2,8

28,7

2,3

Robustas

6,4

2,7

3,2

5,7

6,2

3

6,4

2,4

Total

55,7

11,2

44,7

18,7

49,8

15,2

42,2

20,3

Source : Rabobank

 

De 1989 à 1994, la tendance des cours à la baisse continue : ces quatre années d'effondrement des prix ont plongé les secteurs caféiers des pays producteurs en pleine crise et entraîné des manques à gagner énormes. Les plus affectés sont les producteurs de cafés robusta. La disparition des quotas s'accompagne en effet de l'augmentation du différentiel des prix entre cafés arabicas et robustas, au détriment de ces derniers : de 28% en 1987-89, le différentiel passe à 42,5% en 1990-91 (la référence étant les arabicas "autres doux").

La baisse des prix n'a pas eu d'effet inmédiat sur l'offre, le café étant une culture perenne. En 1992, les prix descendent sous la barre des 60 cents/livre, inférieurs aux coûts de production de certains pays, ce qui amène les caféiculteurs à réduire ou à cesser les activités d'entretien, de rénovation et de culture des caféiers. La production mondiale tombe de 95 millions de sacs en 1990-91 à 85,5 millions de sacs en 1994-95.

La crise du secteur affecte non seulement le volume de la production de café. La qualité du produit pâtit aussi du manque d'investissements et de soins apportés aux caféiers. Cet aspect de la crise préoccupe les torréfacteurs.

Les réunions postérieures de la OIC ne permettent pas de dépasser les divergences entre les acteurs. Aucun nouvel Accord International n'est en vue. La suspension de l'AIC s'inscrit, en effet, dans un contexte plus ample, la libéralisation des économies et la privatisation ou la désaparition des offices publics du café dans les pays producteurs.

 

 

3.1. Le contexte : la libéralisation économique.

3.1.1. La fin des accords commerciaux.

L'époque n'est pas favorable aux accords commerciaux sur les matières premières, l'AIC était d'ailleurs le dernier de ces accords existants : après le sucre en 1977, l'étain en 1985, l'accord sur le cacao est mort en 1987. Les Etats-Unis n'y sont pas favorables. Loin est aussi le temps où les pays de "Tiers-Monde" réclamaient un nouvel ordre économique mondial au sein des forums internationaux. Le libre-échange est, actuellement, consacré loi du commerce international par les négociations et la signature des accords généraux sur le commerce (GATT), maintenant Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Le climat idéologique existant, favorable aux "avantages" du marché libre, a d'ailleurs été la raison invoquée par le président du Conseil de la OIC pour expliquer l'échec des négociations de 1993 : "nous assistons à une tendance de plus en plus marquée à laisser les forces du marché libre remplir un rôle primordial" (Romero et Hansen et 1992:25). Selon ses partisans, le libre-échange doit permettre, à moyen terme, d'équilibrer de lui-même l'offre par rapport à la demande autour d'un prix assurant cet équilibre (que certains calculent autour de 90 cents par livre. Marlin 1993:24). Ce principe suppose l'élimination des plantations les moins concurrentielles et dont les coûts de production sont élevés, c'est-à-dire des petits producteurs marginaux, et entraînerait donc une selection et une concentration du secteur productif dans les mains des plus compétitifs.

 

3.1.2. La désincorporation des offices publics du café.

L'Accord reposait sur un pacte entre institutions représentatrices des secteurs caféicoles de pays signataires. Les premières années 1990 voient la désaparition ou la privatisation de la majorité de ces institutions dans les pays producteurs. Les offices publics du café n'échappent pas au processus de privatisation des entreprises d'Etat en cette époque néo-libérale. La crise de la dette extérieure a en effet amoindri l'indépendance économique de ces pays soumis aux politiques d'ajustement structurel imposés par les organismes financiers internationaux. Les producteurs ne disposent donc plus d'organes recteurs de la caféiculture capables d'administrer d'éventuels accords internationaux.

Au Mexique, à la suite de la chute des prix de 1987, l'INMECAFE connaît de sérieux problèmes financiers et de crédibilité face aux petits producteurs ; déjà, dans les années antérieures, les lenteurs bureaucratiques, les retards de paiement et l'absence de transparence sur la gestion des bénéfices avaient causé l'opposition de certains groupes de producteurs et induit la formation d'organisations indépendantes de petits caféiculteurs qui réclamaient une plus grande part des prix de vente d'exportations et l'appropiation du processus productif. Ces critiques sont reprises pour justifier la désaparition de l'INMECAFE.

En 1989, première année du sexénat de Salinas de Gortari, le retrait de l'Etat de la caféiculture est annoncé sous la pression de la Banque Mondiale. L'INMECAFE commence son désengagement de la commercialisation de la récolte, l'année même où l'Accord International est suspendu. L'Institut ne collecte plus que 16,8% de la production nationale, contre 35,4% en 1986-87 (Paré 1993:58). La plus grande partie de la récolte est alors achetée par les intermédiaires et les exportateurs privés. Le gouvernement annonce aussi la cession de ses "beneficios" (industries de première transformation) aux organisations de petits producteurs. Ce processus est encore inachevé en 1995. Sa lenteur se doit aux nombreuses faillites d'entreprises sociales liées au parti d'Etat et à l'absence de financement à la caféiculture. Rares sont en outre les organisations paysannes qui connaissent les mécanismes du marché international et peuvent exporter directement leur café.

L'Institut est liquidé en janvier 1993. Le Conseil Mexicain du Café est alors créé ; c'est un organe mixte et interprofessionnel de concertation entre les divers acteurs participants dans la filière : les ministères d'Agriculture et de Commerce, les gouverneurs des Etats producteurs, les représentants des organismes de petits producteurs, les présidents des associations d'exportateurs et d'industriels (Santoyo et al. 1994:95-96). En réalité, le Conseil n'a que peu de poids dans la définition de la politique caféière soumise aux décisions macroéconomiques nationales et aux engagements dérivés de l'Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA).

La fonction de collecte du café est passée aux mains des intermédiaires privés. L'activité de recherche a été transférée à une dépendance du Ministère de l'Agriculture. Le pre-financement de la récolte aux petits producteurs marginaux (dont les rendements sont inférieurs à 8 quintaux par hectare) a été transféré au Programme National de Solidarité (PRONASOL), fonds d'inversion sociale destiné à "adoucir" les manifestations les plus extrêmes des politiques d'ajustement économique et à construire le consensus entre les exclus (Bascones 1995:276). Les caféiculteurs moyens (rendements entre 8 et 17 quintaux par hectares) sont sujets de crédit de la banque agricole officielle, le Banrural (Paz 1995:88). Les producteurs dépendent cependant des intermédiaires non seulement pour la vente de leur café mais aussi pour obtenir des crédits car les pré-financements de PRONASOL sont limités et doivent être remboursés en effectif et parce que le Banrural a réduit les crédits à ce secteur décrèté non rentable (de 1988 à 1992, le taux de croissance de la caféiculture mexicaine est négatif : -6,6%). L'Etat abandonne en outre l'encadrement technique aux producteurs.

On assite aussi, suite à suspension du système international de quotas et à la crise du secteur qui a ruiné bon nombre d'exportateurs privés (de 1100 exportateurs en 1989, il n'en reste que 103 en 1995), à un remplacement des intermédiaires locaux par des agents qui travaillent directement pour les négociants internationaux (Volkart, Atlantic Coffee, Rothfos, par exemple) : en effet, tant que le système de rétention était en vigueur, il ne convenait pas aux négociants d'accumuler et de financer, dans les pays producteurs, des stocks qu'ils ne pouvaient mobiliser. Le marché libre, le retrait de l'INMECAFE de la collecte du café, la faillite de nombreux exportateurs locaux et la décapitalisation du secteur appellent -et parfois imposent- la pénétration du capital transnational en amont de la filière et l'élimination de certains maillons de la chaîne d'intermédiaires. Certains de ces agents se contentent d'acheter, de transformer et d'exporter le café. D'autres préfinancent la récolte ou le "beneficio". D'autres compagnies transnationales, plus intégrées à la transformation finale pour le marché local (torréfaction, élaboration de solubles), comme la Nestlé par exemple, en arrivent à s'associer avec les producteurs pour soutenir la production et améliorer la qualité (Renard 1992:134; Santoyo et al.1994: 94; Paz 1995:84; Moriaux-Sallée 1993:91). L'intégration de la filière est cependant encore loin d'être une réalité : les capitaux étrangers (et nationaux) ne sont que peu attiré par ce secteur en crise et avec d'énormes nécéssités financières (Hoffmann et Sallée 1994:357).

 

Au Brésil, l'Institut Brésilien du Café est supprimé par décret en mars 1990. L'Etat se retire totalement de la caféiculture : il ne contrôle plus les exportations, il ne garantit plus les prix minimums, il ne prélève plus de taxe. On assiste donc à une privatisation de la filière, où le secteur dominant semble être celui des exportateurs (Daviron 1993:247-248). La dissolution de l'IBC et l'engagement du Brésil dans le libre-échange entraînent l'atomisation des intérêts de la caféiculture brésilienne sur les marchés internationaux et la disparition de l'un des piliers de la régulation mondiale (Brandt 1991:48).

En Colombie, l'exception est de nouveau la FEDECAFE, parce qu'elle n'est pas une institution publique mais un organe des caféiculteurs. Elle a réussi à mitiger l'impact de la baisse des prix sur les producteurs, grâce au Fond National du Café qui leur assure un débouché et garantit l'accès aux réserves financières qu'il avait accumulé à l'époque des vaches grasses. Les réserves ont cependant fort diminué et la FEDECAFE a du réduire les prix d'achat (en 1992), les subventions aux producteurs et supprimer les crédits pour les rénovations des caféiers (Errazuriz 1994:239).

La situation de la FEDECAFE est d'autant plus difficile que ses fonds proviennent d'une cession que le gouvernement lui fait, sous contrat, des taxes à l'exportation. Or, le gouvernement n'est plus disposé à soutenir une caféiculture dont le poids et le rôle sont bien moins significatifs que par le passé : en 1990, elle ne représente plus que 20% des exportations du pays contre 50% cinq ans plus tôt. Depuis 1987, le gouvernement essaye donc de réduire le poids politique et économique de la Fédération en lui enlevant des postes dans les organes de décisions économiques et en l'obligeant à privatiser sa compagnie maritime et la Banque du Café (Daviron 1993:249). La stabilité qu'elle assure dans les régions productrices permet cependant de supposer que ce qui est en jeu est une redéfinition de son espace d'influence, le gouvernement voulant limiter sa participation aux affaires strictement caféicoles. Le nombre d'exportateurs privés a pourtant augmenté (CCI 1992:79).

Au Guatémala, l'ANACAFE qui représentait le pays aux négociations de l'AIC voit son rôle amoindri du fait même de la supression de l'Accord (de Suremain 1994:340).

Au Nicaragua, l'Entreprise Nationale du Cafe (ENCAFE), mise en place pour le gouvernement sandiniste et qui détenait le monopole de la commercialisation, cède du terrain aux nouvelles firmes d'exportateurs privés : elle exporte moins de 30% du café en 1992-93. Les trois premières entreprises d'exportation (dont ENCAFE), contrôlent cette même année 80% du marché d'exportation (Romero et Hansen 1992:76). Le même sort attend la Commission Nationale du Café, organisme de concertation des acteurs du secteur et du gouvernement (Craipeau 1994:288-289). La privatisation marque aussi le retour des intermédiaires-usuriers qui achètent le café aux petits producteurs et que l'étatisation sandiniste avait éliminés.

Au Salvador, l'application du programma de libéralisation contenu dans le plan de "Développement Economique et Social 1989-1994" libère le commerce interne et externe du café et élimine ainsi la centralisation étatique représentée par l'INCAFE (Romero et Hansen 1992:68).

L'INHCAFE du Honduras ne participait pas directement à l'exportation du café mais la contrôlait et distribuait internement le quota de l'AIC. Son rôle se limite maintenant à l'enregistrement des licences d'exportation (Idem:67).

En Afrique, à l'exception de la Côte d'Ivoire, la majorité des "marketing board" et des caisses de stabilisation ont été démantelés : le marché a été libéralisé à Madagascar, au Burundi, au Cameroun, au Rwanda, en Ouganda, en Ethiopie. (CCI 1992:79).

 

La désincorporation des offices publics du café signifie que les Etats n'agissent plus ou pratiquement plus comme acteurs sociaux dans la filière. Certains de ces instituts qui s'étaient constitués afin de faire respecter les Accords Internationaux, perdent leur raison d'être. Inversément, le retrait des Etats comme acteurs sociaux rend plus difficile le rétablissement des Accords.

Les offices publics remplissaient plusieurs fonctions dans la filière : le préfinancement de la récolte, la centralisation de l'offre de café en grandes quantités (parfois au détriment de la qualité, comme dans le cas du Mexique), l'élaboration de statistiques sur la production et le commerce nationaux, l'aide technique aux producteurs pour la rénovation des plants, l'intensification des pratiques culturales, la recherche de qualité. Leur privatisation ou leur retrait a créé un vide et soulève la question de savoir quel(s) acteur(s) rempliront dorénavant ces fonctions. Il est certain que, comme l'illustre le cas du Mexique, on assiste à une recomposition de la filière dans le sens d'une plus grande concentration et d'une intégration majeure (Marlin 1993:37-38).

 

3.2. La difficile association des pays producteurs (l'APPC) et le poids des marchés financiers: 1993-1995.

Les prix continuent à chuter et atteignent leur minimum en mai 1993 : 50 cents la livre (moyenne calculée par la OIC pour tous les types de café), ce qui oblige les producteurs à vendre au-dessous du prix de revient. Or les négociations de la fin mars au sein de la OIC en vue d'un rétablissement de l'Accord International ont échoué. Malgré l'opinion de certains groupes caféiers (comme la Nestlé), qui verraient volontiers un marché plus régulé, les partisans du marché libre sont majorité. Les consommateurs n'ont en effet pas grand intérêt à reconduire l'Accord et les quotas : du fait du retrait des offices d'Etat dans les pays producteurs, tout le café, même celui qui s'y trouve encore, est immédiatement mobilisable et disponible sur le marché (Daviron 1993:262). Les torréfacteurs s'approvisionnent en outre, de plus en plus en flux-tendu, au fur et à mesure de leurs besoins, sans avoir à payer des structures d'entrepôt. Joue aussi la rapidité des transports, grâce à laquelle la marchandise arrive à quai au bout de douze jours, quand il fallait un mois auparavant, ce qui permet aux industriels de réduire les stocks et diminue les pressions sur l'approvisionnement .

L'échec des négociations incite les pays producteurs à adopter une action concertée. La profondeur de la crise les a en effet convaincu de la nécéssité de former un front commun. Les producteurs latino-américains se réunissent en juin à Managua et élaborent un programme de rétention. Ils sont bientôt rejoints par les pays africains et même par l'Indonésie. En septembre, l'accord pour la constitution de l'Association des Pays Producteurs de Café (APPC) est signé. Les signataires représentent 85% des exportations mondiales. L'annonce du programme de rétention fait monter les prix à 70 cents la livre .

Le Mexique n'adhère pas à l'Association, prétextant que les rétentions vont à l'encontre des principes du GATT. La véritable raison est son engagement dans l'ALENA : une clause de cet accord l'oblige, en effet, à ne pas restreindre ses exportations de café vers les Etats-Unis et le Canada qui lui en achètent déjà 90%.

En représaille à l'action des pays producteurs, les Etats-Unis anbandonnent l'organisation à laquelle ils apportent 25% de son budget. Ils justifient leur départ par "leur opposition à une action unilatérale des producteurs prise à l'extérieur des accords internationaux sur les matières premières". Le Congrès s'oppose de plus au financement de la OIC.

L'action des producteurs se combine avec le déficit que registre la production pour la seconde année consécutive : des prix non rémunérateurs provoquent l'abandon des plantations. Une récupération des cours s'amorce. De plus, l'augmentation de la consommation dans les pays d'Europe de l'Est oblige les torréfacteurs à utiliser leurs stocks. Des grands industriels comme la Nestlé, sans doute préoccupés par la réduction de la production et la baisse de la qualité du produit, fixent des prix supérieurs aux 90 cents la livre sur les marchés à terme .

Sur les marchés financiers, des fonds d'investissement se trouvent en quête d'affectations plus rémunératrices à court terme, suite à la baisse des marchés obligataires américains. Jusque là, les matières premières ne les avaient pas intéressés ; la récupération des cours modifie leur appréciation et, à partir de mars de 1994, ils y investissent massivement et choisissent de préférence le café qui connaît alors une flambée relative, puisqu'en mai, il côte à 125 cents la livre . En juillet, le Brésil annonce une vague de froid dans le Sud qui fait craindre une baisse de l'ordre de 15% de sa récolte caféière pour 1995-96. Les prix atteignent alors 210 cents la livre, leur plus haut niveau depuis huit ans.

Dans de nombreux pays producteurs, cette hausse des prix survient cependant quand le café se trouve déjà dans les mains des intermédiaires (au Mexique, la récolte a lieu de septembre à mars, selon les régions) et après des années de crise qui ont forcé à l'abandon des plantations.

Au début 1995, les prix commencent à fluctuer à la baisse : il semble que le Brésil ait récolté plus de café qu'il ne l'avait annoncé. En mai, l'annonce faite par le Guatémala de son retrait de l'APPC accentue le mouvement. Le Guatémala argumente que les rétentions vont à l'encontre de ses lois internes et que le café passe en contrebande au Mexique d'où il s'exporte librement. En réalité, le Guatémala ne veut pas perdre l'occasion d'augmenter ses parts sur le marché des Etats-Unis, au détriment du Mexique .

Les producteurs dénoncent que la chute des prix n'est pas provoquée par les données du marché mais par les manoeuvres des spéculateurs en bourse et par les torréfacteurs qui veulent contrecarrer l'effort de l'APPC. Ils tentent d'arriver à une action concertée et le marché connaît des fluctuations tout au cours de 1995. Même si les prix ont diminué, ils se situent encore, à la moitié de l'année, à un niveau nettement supérieur à ceux du début de 1994 (130 cents la livre). Les producteurs n'acceptent cependant pas la baisse : le comportement de l'offre, qui tend plutôt à un possible déficit, ne la justifie en effet pas : depuis trois ans, la demande mondiale qui s'élève à presque 98 millions de sacs de café (de 60 kgs) est supérieure à l'offre qui se calcule autour de 86 millions de sacs ; les exportations mondiales enregistrent une diminution de 9,5% d'octobre 1994 à mars 1995 ; l'estimation de la récolte 1995-96 est inférieure de 6% à l'antérieure et est la plus réduite depuis celle de 1986-87, année de la sècheresse brésilienne ; la prévision pour la récolte brésilienne est de 26 millions de sacs, 32% en dessous de l'année antérieure et l'on s'attend à une récolte colombienne moyenne (SNIM 1995:3).

Pour freiner la baisse, la Colombie, bientôt suivie du Costa Rica, du Honduras, du Salvador et du Nicaragua, annonce le gel de ses exportations à partir du mois de juillet. Les prix ne réagissent cependant pas à la hausse : le Brésil est indécis quant à son soutien aux mesures de rétention. Les difficultés budgétaires brésiliennes ne lui permettent en effet pas de respecter ses engagements . L'Institut Brésilien du Café détermine que les exportateurs privés seront les responsables de financer et organiser la régulation des ventes à l'extérieur. Les pays déjà cités se réunissent en juillet et décident de limiter leurs exportations à 15 mille sacs par trimestre, ce qui représente une réduction de 9 mille sacs sur le marché, et cela, jusqu'à juin 1996. A la fin du mois, 28 producteurs se joignent à cette mesure pour limiter l'offre totale à 60 mille sacs. Le Mexique et le Guatémala, troisième et quatrième producteurs d'Amérique Latine ne participent pas. Les prix se relèvent momentanément pour retomber en août et septembre. Le bureau de la OIC s'inquiète de la volatilité du marché générée par les fonds d'inversion, qui permet une chute de 10% des cours en deux jours .

Le 21 juillet, l'accord de 1993 pour créer l'APPC est ratifié et l'Association entre en fonctions, tandis qu'au Brésil, 36 exportateurs abandonnent le plan de rétention à cause d'un désaccord sur son financement.

En résumé, la possibilité qu'un nouvel Accord International soit signé entre pays producteurs et consommateurs se voit définitivement annulée par la sortie des Etats-Unis de la OIC et par la volonté de la majorité des grands torréfacteurs à qui l'état des choses convient assez bien. La crise oblige les pays producteurs à tenter une action concertée pour réguler le marché, sans les consommateurs ; ils ne disposent cependant pratiquement plus d'instruments d'intervention pour le faire. L'absence d'organes recteurs de la caféiculture et la privatisation du secteur pèsent négativement sur tout essai d'intervention du marché.

L'abstention de certains producteurs de poids comme le Mexique et le Guatémala, et l'indécision, voire les réticences, des secteurs d'exportation dans d'autres pays (le Costa Rica, le Brésil), réduit aussi la portée de l'accord. Les pays faisant cavalier seul ne manquent pas non plus : cette fois, c'est le Vietnam, producteur émergent de robusta. Sa caféiculture a connu un taux de croissance totale de 34,8% entre 1980 et 1988 et de 11,5% de 1988 à 1992, quand la production des autres pays stagnait. Le Vietnam a augmenté ses exportations aux Etats-Unis de 44 mille sacs en octobre 1994 à 394 mille en mars 1995, au détriment de l'Indonésie qui participe à l'APPC.

Les opérateurs ont, en outre, des doutes sur l'efficacité et le succès à long terme des mesures engagées : le transfert des stocks vers les pays consommateurs et la concentration du pouvoir d'achat des industriels ont affaibli la position des pays producteurs. Il n'y a pas d'instruments de contrôle et de coertion qui garantissent que les membres de l'APPC respectent leurs promesses de rétention. Les problèmes monétaires que connaissent ces nations soulèvent aussi la question de savoir combien de temps elles seront capables de financers leurs stocks (Heijbroek et Schoemaker 1993:26).

L'action des pays producteurs ne parvient donc pas à enrayer la chute des cours qui s'accentue au cours de la seconde moitié de 1995. En novembre, il repasse sous la barre des 120 cents la livre. Les cours sont, par ailleurs, plus influencés par les mécanismes spéculatifs que par la situation réelle du marché. La spéculation est favorisée par l'incertitude sur l'état réel des stocks mondiaux.

Tous les observateurs et les professionels du milieu s'accordent, en effet, pour affirmer que depuis quelques mois, les spéculateurs ont une position dominante sur le marché et que les mouvements actuels des cours, parfois assez brusques, ne correspondent plus, comme par le passé, à des incidents climatiques (le Brésil a réduit les risques en intensifiant la production), ni à l'évolution des stocks (les torréfacteurs travaillent de plus en plus en flux-tendu), ni aux politiques caféières (les Etats n'ont plus les moyens de les mener à terme).

Le marché à terme est devenu, suite à la suspension des Accords Internationaux, le centre de la fixation des prix du café. L'absence de système de régulation oblige un plus grand nombre d'opérateurs à cotiser en bourse, soit pour se protéger des fluctuations du marché, soit pour en profiter. Les oligopoles de la torréfaction et du négoce ont le pouvoir d'influencer les cours grâce aux volumes de café qu'ils manipulent et à l'information qu'ils filtrent sur l'état de leurs stocks. Les fluctuations brutales des derniers mois se doivent cependant plus aux manoeuvres des spéculateurs, parmi lesquels se trouvent les fonds d'investissements, qui font monter artificiellement les cours, prennent leurs bénéfices, sortent du marché puis y reviennent en achetant au bas prix. Certaines maisons de négoce qui ont fait faillite après la chute des prix de 1989 ont été rachetées pas des banques commerciales qui n'appartiennent pas à la profession du café et qui privilégient la spéculation financière sur la relation commerciale. Les flux de capitaux répondent aussi à l'utilisation, par les milieux financiers, de logiciels informatiques qui déterminent les achats et les ventes de titres (Marlin 1993:27; Romero et Hansen 1992:19,32; Leibovitch 1989:54; Revista Cafés de México, septembre 1995).

 

L'effondrement des cours après 1989 ne s'est pas accompagné d'une augmentation de la consommation de café dans les pays importateurs de l'aromatique. Ce n'est pas du côté de la demande que l'on peut attendre une remontée spectaculaire des prix à court terme : l'évolution de la consommation a, en effet, été historiquement très régulière et plus déterminée par la croissance démographique et la hausse des revenus dans les pays consommateurs que par les variations des prix, comme nous le verrons à continuation.

 

4. La consommation : une variable sans surprise

 

La demande de café vert ne connait pas de mouvement brusque au cours de son histoire, mises à part les baisses enregistrées durant les guerres mondiales et, dans une moindre mesure, la rétraction de la consommation qui suit l'augmentation des prix, après la gelée au Brésil en 1977. Le café n'a pas été substitué par d'autres produits dérivés de l'industrie, qui auraient entraîné un effondrement de la demande, comme cela a été le cas d'autres matières premières comme le coton ou le caoutchouc, remplacés par des produits de synthèse ; inversément, à part ses débouché dans l'alimentaire et en dehors de l'utilisation de la caféine par l'industrie pharmaceutique, il n'a pas connu de nouveaux usages industriels qui auraient provoqué une accélération de la demande. C'est dire que les importations de café ont cru de manière régulière et sans grandes fluctuations. Elles ont augmenté à un taux moyen de 1,9% depuis le XIXème siècle et en fonction de la croissance des revenus dans les pays de l'OCDE (Daviron 1993:anexe 1). C'est dire aussi que la demande reflète l'évolution de la consommation comme boisson . La consommation totale des pays importateurs s'est elevée de 20% entre la période quinquénale qui va de 1070-71 à 1974-75 et la période qui va de 1985-86 à 1989-90, ce qui représente un taux annuel de croissance de 1,5% (CCI 1992:23).

Le café connaît une faible élasticité-prix de la demande : la FAO estime l'élasticité moyenne de la demande de café dans les pays industriels à -0,34 par rapport aux prix de détail; d'autres études parlent de -0,2 à -0,3 dans les pays à revenus élevés et de -0,4 à -0,5 dans les pays à revenus inférieurs (Heijbroek et Schoemaker 1993:38). Il semblerait que l'élasticité-prix de la demande soit assymétrique : la consommation est freinée par une forte augmentation des prix (comme en 1977) mais de longues périodes de prix déprimés (comme les années postérieures à 1989) ne la stimulent pas.

Bien que le café n'ait pas de substitut immédiat, il subit la concurrence de produits alternatifs, comme les boissons de cola qui jouissent d'une plus grande publicité et emportent la préférence des jeunes dans bien des pays. Aux Etats-Unis concrètement, le café, naguère la boisson la plus populaire, est passée au second plan après les boissons gaseuses. Au contraire, dans les pays traditionellement buveurs de thé, comme le Royaume-Uni et le Japon, la consommation de café est en nette progression. La même tendance existe en Espagne : il semblerait que dans ces pays, les jeunes boivent plus de café que les générations antérieures (Muir 1994:250).

La consommation aux Etats-Unis, en hausse dans les dernières années, n'est cependant pas remontée à ses niveaux des annés 1970. La baisse est due, entre autres, aux changements sociaux dans les habitudes alimentaires, les relations familiales et laborales et à l'accent mis sur le thème de la santé. Le nombre de buveurs de café a diminué (52,4% de la population en 1990 contre 61,6% en 1975) et ils ont réduit leur consommation : en 1962, ils en buvaient 3,12 tasses par personne /jour contre 1,73 actuellement. Le groupe des moins de trente ans ne boit qu'une demi-tasse par personne / jour et 70% n'en consomme pas (CCI 1992:108; Heijbroek et Schoemaker 1993:40) .

D'autres raisons de cette diminution sont, outre la concurrence des boissons gaseuses, de meilleurs rendements à la torréfaction qui permettent d'extraire plus de produit à partir de la même quantité de café vert et l'augmentation du taux d'extraction à la consommation grâce auquel on obtient plus de café liquide pour chaque livre de café torréfié ou soluble : les ménages obtenaient 42 tasses par livre en 1945 et en obtiennent de 90 à 100 actuellement (Struning 1994:188; CCI 1992:109). La baisse de la consommation serait aussi la réponse des consommateurs face à la mauvaise qualité moyenne des cafés qui leur sont offerts. La récupération actuelle irait de pair avec la montée des cafés de qualité et cafés spéciaux dans ce pays, comme nous le verrons plus loin.

Le café soluble qui représentait 24% des ventes en 1987, est en perte de popularité. Le café décaféiné dont la consommation avait beaucoup augmenté dans les années 1980, connaît le même sort. Cette désafection est née de la méfiance des consommateurs à l'égard des processus chimiques utilisés pour la décaféinisation.

Les importations de café des Etats-Unis sont cependant constantes : la diminution de la consommation est en effet compensée par la croissance de la population. Mais, si en 1948, ils importaient les deux-tiers du café mondial, il n'en importent plus qu'un quart actuellement.

La consommation en Europe a cru lentement mais sûrement : la consommation per capita dans l'Union Européenne est passée de 2,3 kg en 1958 à 5,3 kg en 1990, c'est-à-dire qu'elle a triplé en l'espace de trente ans. Le niveau de saturation estimé par les professionnels à 10 kg per capita par an est déjà atteint aux Pays-Bas et dans les pays nordiques qui sont les plus gros buveurs de café.

Depuis deux ans cependant, on remarque une diminution de la consommation dans tous les pays européens : -7% en Belgique et en Hollande, -2,6% en France, -4% en Allemagne en 1994-95. Cette diminution peut être expliquée par la hausse des prix et par un été particulièrement chaud en 1994. La tendance se confirme cependant en 1995, malgré la nouvelle baisse des cours. Les professionnels expliquent les causes de cette évolution par les nouvelles habitudes alimentaires de la population et des jeunes plus particulièrement.

Consommation per capita dans les pays importateurs

 

1955

1960

1965

1970

1975

1980

1985

1990

EUA

7,3

7,1

6,6

5,8

5,7

4,6

4,7

4,8

UE

2,9

3,4

4,1

4,6

4,7

4,5

4,9

5,4

France

4,5

4,6

4,5

4,7

5,7

5,9

5,5

5,6

Italie

1,6

2

2,3

3,1

3,6

3,9

4,9

5,1

Hollande

3,8

4,8

6,7

8,5

8,9

7,7

9,5

10,6

Espagne

0,3

0,5

1,5

2,3

2,7

2,3

2,8

4,2

Royaume-Uni

0,9

1

1,1

1,6

2,2

2,2

2,4

2,5

Allemagne

2,6

3,7

4,9

5,2

5,7

6,7

6,9

8,2

Norvège

6,4

8,1

7,8

9,8

9,8

9,7

10,5

10,3

Suède

8

9,8

11,9

13,2

14,1

11,4

11,6

11,9

Suisse

4,5

5,6

7,4

9,5

6,9

6,3

6,2

8,2

Source : PANACAFE- OIC

La préférence pour le café soluble varie énormément d'un pays à l'autre, depuis le Royaume-Uni où il domine le marché avec 91% de la consommation jusqu'à l'Italie où il est peu apprécié (2%). Les allemands, les belges, les autrichiens et les anglais sont les plus gros buveurs de décaféiné, avec 15% de la consommation ; chez les français, les suisses, et les hollandais, 10% du café consommé est décaféiné ; les pays mediterranéens et nordiques n'en boivent pratiquement pas.

Le Japon vient de monter au rang du troisième pays importateur mondial après les Etats-Unis et l'Allemagne, avec une croissance de 4% annuelle dans les années 1980. Le thé est encore la boisson la plus populaire mais le café occupe déjà la seconde place. Le Japon se caractérise par ses importations de cafés de très haute qualité et en majorité d'arabicas (70%). Le café soluble représente 40% du marché et 20% est occupé par le café en boîte, chaud ou froid, dont la consommation augmente très rapidement, déplaçant le soluble, et qui représente 25% de toutes les ventes de boissons en conserves (Heijbroek et Schoemaker 1993:43).

Quant à l'Europe de l'Est, nouveau partenaire potenciel, elle continue à être tributaire de sa mauvaise situation économique et du manque de devises : la consommation par personne est assez faible (1,6 kg/habitant contre 5,3 kg/habitant dans la UE) et les qualités inférieures sont les plus demandées (Idem). Ces pays sont consommateurs de cafés robustas principalement. Les torréfacteurs occidentaux ont cependant développé une stratégie visant à s'y installer en prévision d'une éventuelle croissance à moyen terme.

Conclusion

Nous sommes en situation de libre marché, les prix mondiaux du café ne sont plus soutenus par un mécanisme de régulation mais se fixent sur le marché à terme, où ils répondent de moins en moins aux signes du marché et plus aux phénomènes de spéculation financière.

Sauf une catastrophe climatique, l'évolution tendencielle des prix est à la baisse : les innovations techniques permettent aux torréfacteurs de faire des économies de café ; ils travaillent de plus en plus en flux-tendu, ce qui réduit l'existence des stocks ; la consommation absolue est stable (Etats-Unis) ou en baisse (Europe) sur les marchés traditionnels. De nouveaux marchés se développent cependant en Asie (Japon) et en Europe de l'Est. Malgré une production déficitaire depuis quelques années, l'intensification des cultures dans les principaux pays exportateurs, le Brésil (qui est également devenu le second producteur de robustas), la Colombie et l'Indonésie et l'apparition de nouveaux producteurs comme le Vietnam, assurent une offre suffisante, si pas excédentaire, à long terme. En outre, en l'absence de mécanismes efficaces de rétention dans les pays producteurs, toute la production de café se trouve sur le marché dès le moment de la récolte.

Les pays producteurs ont connu un processus de privatisation du secteur caféier qui rend difficile, voire impossible, une nouvelle coopération pour établir un cartel et réguler le marché. Le désengagement des Etats entraîne une réorganisation de la filière : leurs fonctions de financement des récoltes et de centralisation de l'offre doit être remplie par d'autres acteurs économiques. On assiste aussi à un raccourcissement de la filière : une des caractéristiques de sa recomposition est la présence, plus en amont, des négociants internationaux qui sont souvent les seuls à pouvoir apporter le financement nécéssaire à la commercialisation. Certains grands torréfacteurs cherchent aussi à s'approvisionner plus près des producteurs, afin d'assurer la sécurité de leur fourniture comme la qualité du produit.

La crise caféière touche tous les producteurs. Les grandes exploitations ont réduit au maximum l'utilisation d'intrants et de main d'oeuvre. Les exploitations paysannes qui font appel a la main d'oeuvre familiale n'apportent qu'un minimum de soins à leurs plantations et ont vu leur niveau de vie se dégrader. La baisse de la production et des rendements s'accompagne d'une détérioration de la qualité du café, ce qui préoccupe les torréfacteurs.

L'Accord International et les structures d'Etats sur lesquelles il reposait ont favorisé la production d'une qualité de café constante et normalisée. La fin de la régulation et le marché libre permettent une plus grande sélectivité des qualités de café, en accord avec la demande : certaines origines sont plus demandées que d'autres et le différentiel de prix sur la qualité s'est énormément accru : pendant le durée de l'Accord, ce différentiel ne dépassait pas 40 à 50% alors qu'actuellement, il peut aller de un à sept (Marlin 1993:15).

Le café de certaines origines spéciales est hautement valorisé à cause de ses propriétés aromatiques supposées et se vend à des prix supérieurs aux cours de bourse, jouissant de primes spéciales : c'est le cas du café "Blue Montain" de la Jamaïque, livré dans des fûts de bois et non en sacs, dont le Japon achète presque toute la récolte annuelle et qui obtient une prime extraordinaire : de 1984-85 à 1990-91, la relation annuelle entre la valeur unitaire des exportations de café de la Jamaïque et celle des exportations d'autres arabicas "doux" a augmenté de 2 à 6. D'autres cafés d'origine qui reçoivent une prime sont les trois niveaux supérieurs des cafés du Kenya et le Supremo de Colombie, qui se vendent avec une prime de 25% en relation aux autres arabicas "doux" et le café Sidamo d'Ethiopie qui se vend avec une prime de 60 à 70 cents la livre (CCI 1992:161).

La petite paysannerie se trouve confrontée directement au marché, sans l'intermédiaire des offices publics du café et retombe souvent dans les mains des intermédiaires. Le marché libre permet cependant aux coopératives qui en ont la capacité d'exporter sans attendre de recevoir une autorisation et sans avoir à affronter la concurrence des grands exportateurs pour les quotas. L'enjeu pour les producteurs est donc de se situer sur le marché régi par de nouvelles règles.